Lorsque Béranger, flânant un jour le long de la rue Saint-Honoré, aperçut au-dessus d'une boutique de bonneterie cette enseigne : Au roi d'Yvetot. « Bon titre de vaudeville ! » se dit-il, mais il n'en fit qu'une chanson :

Il était un roi d'Yvetot,

Peu connu dans l'histoire,

Se levant tard, se couchant tôt,

Dormant fort bien sans gloire,

Et couronné par Jeanneton
D'un simple bonnet de coton,
Dit-on.
Oh ! oh ! oh ! oh ! ah ! ah ! ah ! ah !
Quel bon petit roi c'était là !

La, la.

Cette charmante fantaisie, satire piquante et fort claire du régime impérial, dont trop de sang payait la gloire, parvint jusqu'à Napoléon. Il eut l'esprit de ne se point fâcher, pria son grand-maître de l'Université, Fontanes en personne, de lui en procurer l'air, et la chanta même, à ce que l'on prétend, dans un moment de bonne humeur.

A cette époque, l'histoire du royaume d'Yvetot passait pour une légende, depuis que Venot, originaire des environs, l'avait solennellement affirmé dans une de ses dissertations. On ne recherchait guère les anciens textes, ou du moins, d'après les résultats qui sont restés, on n'avait pas encore découvert la manière de s'en servir. L'un des arguments [218] des détracteurs, démolisseurs d'une antique renommée, c'était qu'Yvetot n'avait jamais formé qu'une seigneurie de trop médiocre étendue pour que la qualification de royaume ait pu lui être authentiquement attribuée. Cette première assertion n'était que de l'ignorance. Ne sait-on pas que l'île de Man, comme elle a encore un parlement particulier, eut longtemps un roi indépendant, lequel, trop pauvre pour posséder une couronne d'or ou d'argent, en avait une d'étain ? Sans parler de Monaco, d'Andorre, de Saint-Marin, principautés et républiques libres, ou à peu près, il y eut, pendant tout le moyen âge et encore jusqu'au XVIIe siècle, quantité de petits royaumes pareils à Yvetot, dans les Flandres, le Cambrésis, le Hainaut : royaumes d'Esterno, royaume de Maude, royaume des Estimaux. La première fois qu'il est question des Estimaux, c'est en l'année 1338, Jean Ier de la Haye régnant, et la dernière, sous Louis XIV, où Balthazar de Wignacourt écrit dans un dénombrement authentiqué de ses propriétés : « mondit fief, seigneurie, pairie et royaume des Estimaux ».

De ce royaume minuscule et des roitelets qui s'y succédèrent, on n'en sait guère plus long, mais d'Yvetot il n'en est pas de même. On vient enfin de nous donner, sur la question, un excellent ouvrage qui résume tous les précédents et apporte d'importantes pièces inédites (1). Profitons-en pour esquisser à notre tour, à titre de curiosité historique, le tableau des vicissitudes des rois et du royaume d'Yvetot. Au cours de l'étude, les Vertot et autres se trouveront naturellement réfutés. J'ajoute, ici qu'il me serait facile de remplir plusieurs pages de la liste des sources concernant Yvetot, de multiplier les notes et les renvois, mais aussi que je m'en abstiendrai, priant les lecteurs de bien vouloir me croire sans témoignages [219].

I

Selon Robert Gaguin, chroniqueur du XVe siècle et général des Mathurins, l'origine de la royauté d'Yvetot remonterait aux premiers siècles de la monarchie française ; les deux trônes, tous deux renversés d'ailleurs, auraient une antiquité presque égale, bien que l'un procédât de l'autre. Voici la légende :

« Parmi les familiers de Clotaire était Gautier d'Yvetot, noble du pays de Caux et son premier valet de chambre. Comme la loyauté de sa conduite lui faisait faire tous les jours de nouveaux progrès dans sa faveur, les autres courtisans en conçurent de la jalousie, et par de perfides calomnies excitèrent contre lui Clotaire, lequel jura de le faire mourir. Gautier, averti du danger, quitta la cour, sortit de France et s'en alla guerroyer au pays des infidèles. Dix ans s'écoulèrent, pendant lesquels il remporta de nombreux succès. Se flattant alors que le temps aurait apaisé la colère du roi, il résolut de revenir en France. Il se rend d'abord à Rome, auprès du pape Agapet, obtient de lui des lettres de recommandation ; puis, muni de ce qu'il regardait comme une sauvegarde assurée s'il choisit le jour où il paraissait impossible qu'un chrétien refusât d'accorder pardon, et va se présenter à Clotaire, le vendredi saint, au moment où ce prince venait adorer la vraie croix dans l'église de Saint-Médard de Soissons. Mais à peine le roi a-t-il reconnu son ancien favori, que, sentant sa colère se rallumer, il saisit l'épée de l'un de ceux qui se trouvaient auprès de lui, en frappe Gautier et l'étend mort à ses pieds. A la nouvelle de ce meurtre, commis à pareil jour et en un tel lieu, le pape, irrité, adressa à Clotaire les plus vives remontrances, le menaçant des foudres de l'Eglise, s'il ne s'empressait de réparer son crime. Le roi intimidé, après avoir pris l'avis de sages conseillers, affranchit les héritiers de Gautier, et [220] ceux qui désormais posséderaient la terre d'Yvetot, de toute dépendance des rois de France, aussi bien que de l'obligation de leur rendre hommage, et confirma cette concession par lettres revêtues de son seing et scellées du sceau royal. De là vient que le seigneur de cette terre et de ce village a, depuis et jusqu'à présent, reçu sans contestation le titre de roi. Et, conclut Gaguin, je trouve par une autorité constante et indubitable, que ces événements se passèrent en l'an de grâce 536. »

Malheureusement « l'autorité constante et indubitable » de Gaguin est demeurée mystérieuse. Il est d'ailleurs facile de s'apercevoir que son récit porte en lui-même sa réfutation. En 536, le pape Agapet était à Constantinople, où l'avaient appelé ses démêlés avec Justinien Ier ; aurait-il pris alors le temps de se préoccuper d'un nouveau meurtre du meurtrier des enfants de Clodomir ? D'autre part Clotaire ne fut roi de Neustrie qu'en 558. Reportons la scène en 558, c'est Pélasge qui est pape. Quels sont ces infidèles contre qui va guerroyer Gautier ? Enfin, petit détail curieux et qui n'a pas encore été relevé, l'église abbatiale de Saint-Médard, à Soissons, ne fut fondée qu'en 557 ou 560, par Clotaire Ier lui-même.

Il faut cependant remarquer qu'au XVe siècle le récit de Gaguin était conforme à une tradition orale du pays de Caux et qu'à la même époque (1503) un arrêté de l'Echiquier de Normandie mentionne un « très ancien livre » où se lisait le même récit. Il est donc possible qu'il contienne une parcelle de vérité, mais on sait, ou plutôt l'on devrait savoir que les traditions orales ont très souvent eu pour point de départ les choses écrites. A notre époque, la tradition ne prouve plus rien, au XVe siècle déjà, elle n'avait plus grande valeur.

Si l'on rejette la relation de Gaguin, on ne trouve que bien peu de faits à mettre à sa place ; il y a cependant quelques documents, vagues mais authentiques, qui prouvent qu'aussi haut que l'on puisse remonter, Yvetot a été fief libre. Le petit royaume a encore ses petits morceaux de parchemins, mais il faut en rabattre pour l'antiquité, [221] nous n'allons même plus jusqu'aux Croisades. Le document le plus ancien où un seigneur d'Yvetot soit qualifié de roi est un aveu qui débute ainsi : « Vechy cheu que tien Johan de la Rivière de noble homme Roi d'Yvetot : un acre de terre de quoy il doit comble d'avaine par en. »

Il ne porte pas de date, mais M. Beaucousin prétend avoir de bonnes raisons pour lui assigner celle de 1386, et moi je n'en ai à lui opposer ni bonnes ni mauvaises. Ensuite nous trouvons une ordonnance des Maréchaux de France, du 16 août 1388, qui mentionne « la monstre du roi d'Yvetot » et mande que paiement soit fait « au dit roi d'Yvetot, des gaiges de lui et des autres contenus en la dicte monstre ». C'est tout pour le quatorzième siècle. Aux deux siècles suivants abonderont les preuves de royauté, il y en a de curieuses ; j'en parlerai un peu plus loin en esquissant l'histoire des rois d'Yvetot, et en particulier celle de Jean Baucher et de Martin du Bellay. Je veux cependant citer encore la charte de Louis XI, du mois d'octobre 1464, où le roi s'exprime ainsi : « Et deument nous est appareu que la terre ci Seigneurie d'Yvetot est et a esté, au temps passé, vulgairement appelée royaume. » De la part d'un roi aussi jaloux de tout ce qui touchait aux prérogatives royales, le mot a de la valeur, et, puisque la charte est authentique, représente une véritable preuve historique de la réalité de l'existence du royaume d'Yvetot. Ainsi se trouve vérifiée la chanson de Béranger, et aussi cet ancien couplet juridique, extrait sans doute de quelques Coutumes de Normandie mises en vers par à peu près, et qui doit dater de la fin du XVIe siècle.

Au noble pays de Caux

Il y a quatre abbayes royaux,

Six prieurez conventaux,

Et six barons de grand arroy,

Quatre comtes, trois ducs, un roy.

Quelle était cependant la valeur de cette royauté ? Entendait-on le mot roi, appliqué à Martin Ier, comme le mot roi appliqué à Charles VI, son contemporain ? Pour ses [222] sujets, le roi d'Yvetot n'était-il qu'un seigneur de village qui portait un titre différent des autres seigneurs, princes, ducs ou comtes ? Prenons une ancienne définition de la royauté : « Un roi, dit Ferrière, est un souverain, un monarque, un prince qui a droit de commander à ses sujets et qui ne reconnaît que Dieu seul. » Mais les rois d'Yvetot avaient ces deux privilèges. L'un d'eux, le 11 janvier 1381, écrit au début d'un acte de donation : « A tous ceulx qui ces lectres veiront et orront, Jehan, par la grâce de Dieu, Seigneur d'Yvetot, salut en Notre-Seigneur. » C'était fier et net, et parler en vrai roi. Par cet acte, Jehan, quatrième du nom de la famille d'Yvetot, faisait don à la collégiale de l'Eglise des « écoles de toute sa terre d'Yvetot et de tous les émoluments d'icelles, à être desservies par personnes convenables à ce députées par le dit thrésaurier. » Ceci prouve, en passant, qu'au XIVe siècle, sur le petit territoire d'Yvetot, comprenant à peine deux milliers d'habitants, il y avait non pas une école, mais des écoles, au moins deux, et d'après la rédaction du passage, probablement davantage.

Royaume était encore la seigneurie d'Yvetot par son organisation intérieure et son système d'impôts. D'après l'enquête faite en avril 1462, voici quelles étaient les « exemptions et franchises » des seigneurs d'Yvetot. « Ils possédaient leur terre franche et exempte de foi et d'hommage, de tous devoirs, redevances et autres servitudes envers le roi de France, ou tout autre seigneur ou prince terrien. Ils avaient droit de haute, moyenne et basse justice. Les sergents du roi ne pouvaient faire aucun exploit sur leur terre. La justice et juridiction du lieu n'était point sujette en ressort à la juridiction des rois de France, et les seigneurs d'Yvetot avaient droit de tenir hauts jours où les causes de la principauté prenaient fin sans « ressortir ailleurs, » par conséquent sans appel ; à la vérité on ne voit pas que ces hauts jours aient eu lieu très fréquemment, mais il nous suffit de savoir que Martin d'Yvetot les fit tenir. Plus tard, nous voyons Pierre de Villaine, qui lui succéda, faire remise entière de sa peine à un criminel nommé Jehan de Tourville, détenu dans les prisons d'Yvetot (1417), ce qu'il n'eût pu [223] faire sans les franchises et les privilèges qui appartenaient à la terre. Enfin les sires d'Yvetot avaient droit de battre monnaie et étaient exempts du service militaire envers le roi (2). » Il faut ajouter à toutes ces prérogatives que jamais les impôts royaux, aides et tailles, ne furent perçus sur le territoire d'Yvetot, non plus que les autres impositions, telles que quatriesme, gabelle de sel, emprunts et subventions diverses, dont les rois, surtout en temps de guerre, n'étaient pas toujours assez ménagers. Il n'était même pas astreint au fouage, cet impôt particulier à la province de Normandie. Je continue de citer : « Les marchands qui fréquentaient les foires et les marchés d'Yvetot, ainsi que les habitants qui commerçaient avec eux, ne payaient au roi ou à ses officiers aucunes des aides ordonnées pour la guerre, ni aucuns autres deniers. Ils ne devaient aucunes servitudes pour leurs denrées et les marchandises qu'ils achetaient ou vendaient, mais seulement le droit de coutume, prélevé au profit du seigneur. »

On voit par tous ces détails que, comme ils le disaient hardiment, les seigneurs d'Yvetot ne dépendaient que de Dieu seul. On conçoit alors très facilement qu'ils aient pris le titre de roi, et que personne n'ait cru devoir leur contester un droit ainsi appuyé sur les faits. Yvetot dut s'ériger en royaume, pour ainsi dire peu à peu, à mesure que le temps s'écoulait, respectant ses privilèges. L'un de ses seigneurs s'écria peut-être, un jour qu'il venait de faire acte de souverain : « Mais, par Dieu ! je suis roi ! » Et cela fut. Ainsi naissent les royaumes, d'ailleurs, d'eux-mêmes et non par volonté étrangère. Constitué par un roi de France, le royaume d'Yvetot aurait eu, malgré toutes, les déclarations, je ne sais quel lien de servitude, si ténu qu'on le suppose. Et ainsi advint-il à partir de 1464. Louis XI reconnut l'indépendance de la principauté, confirma à Guillaume Chenu son titre de roi, et ce fut précisément depuis cette époque que ses privilèges furent le plus contestés et que [224] la royauté d'Yvetot, solennellement proclamée, devint le plus illusoire.

C'est peut-être peu de dire le royaume d'Yvetot ? Il s'est, en effet, trouvé un archevêque de Rouen pour remercier Jehan d'Yvetot d'avoir fondé un chapitre « in suo mero Imperio de Yvetot. » Avec l'équivoque des termes latins, et aussi quelque malice, ne pourrait-on pas lire Empire ?

Si Béranger l'avait su !

Yvetot était donc bel et bien un royaume. Si l'on veut bien considérer ce fait comme acquis, il me sera permis de passer à l'histoire de ses rois. On verra qu'ils furent en chair et en os de valeureux chevaliers, parfois trop glorieux de leur titre, comme Martin Ier, parfois tout pareils au bonhomme du chansonnier, comme Pérot, mais en tout cas généralement qualifiés de « nobles et puissants seigneurs ». Yvetot eut ses révolutions, comme tous les états. N'est-ce pas un épisode bien curieux, par exemple, que la vente d'un royaume, au plus offrant, par devant notaire ?

II

Un sire d'Yvetot accompagnait Guillaume à l'expédition d'Angleterre ; on sait qu'il assista à la bataille d'Hastings, mais son nom ne nous est pas parvenu, et il ne fut pas de ceux qui reçurent un fief dans le pays conquis. Il s'en revint, couvert de gloire, sans doute, mais d'autre profit, point. Jehan IV, probablement son fils, suit Robert Courteheuse à la première croisade, et ainsi, de Jehan en Gautier et de Gautier en Richard, on arrive à Martin Ier.

Ce fut sans doute Martin qui, le premier, s'octroya tout bonnement le titre de roi, sans autre forme de procès. Se faisant appeler roi, il voulut agir en roi ; de là ses malheurs. D'après le témoignage d'un de ceux qui déposèrent à l'enquête de 1402, Martin qui était ami de Charles VI, voulut le suivre dans les Flandres. Il leva à ses frais et paya [225] de ses deniers tous les gens de guerre dont il se fit suivre, sans doute une compagnie, et bien que le roi en prît une partie à ses frais, la dépense fut lourde pour la petite principauté. Malgré un riche mariage, grâce à des prodigalités que l'on peut deviner, grâce aussi à des emprunts usuraires dont il est resté trace, vers l'an 1400, Martin se trouva à peu près ruiné. On doit reconnaître qu'il ne songea pas à augmenter les impôts, si légers, de ses sujets, il épuisa ses ressources personnelles de fortune, puis acculé, harcelé peut-être par ses créanciers, il se résigna et prit le grand parti. Ce petit roi, qui paraît avoir été très vaniteux et un peu étourdi, dut bien souffrir lorsque, le 2 mai 1401, par devant Richard de Bailly et Nicolas Porteclef, notaires jurés du roi, de par lui établis en son chastelet de Paris, eut lieu la vente pure et simple, la vente banale de sa seigneurie, franc-fief, principauté, royaume d'Yvetot, et par dessus le marché de sa couronne fermée :

« Monseigneur Martin, prince d'Yvetot-en-Caux, cède à noble et puissant seigneur Monseigneur Pierres de Villaines, dit le Bègue, chevalier, comte de Ribedieu, conseiller et chambellan du Roy, pour le pris et somme de quatorze mille écus d'or à la couronne, du coing du Roy, de dix-huit sols par chacune pièce, la royauté et seigneurie d'Yvetot, de laquelle appendent et appartiennent les terres, possessions, noblesses et seigneuries qui s'ensuivent. C'est assavoir : l'hostel, motte, jardinage dud. lieu d'Yvetot, avec les patronnaiges des églises dud. lieu d'Yvetot, de l'église de Saincte-Marie-des-Chemps, de l'église de Saint-Cler et quatre chanoneries et deux clercs en l'église collégial dud. lieu d'Yvetot, toute justice haulte, moyenne et basse, haultz jours, foires et marchés, fiefz, arrière-fiefz, réséantises, cens, rentes, revenus en grains et deniers, en œufz, en oiseaulz, reliefz, treizièmes, coupage de boys, corvées d'hommes et de chevaulx, confiscations, terres arables et non arables, prés, franches mares, chappeautz de roses, droict féodal de faire monnoye. »

Il dut bien souffrir, le petit roi, pendant la lecture de [226] cet acte où sont complaisamment énumérés les « noblesses, dignitez, privillèges et exemptions, prérogatives, prééminences, perceptions, appartenances ou dépendances quelconques d'icelle royauté du dit lieu d'Yvetot ! » Mais il apposa son scel et tout fut fini : la première dynastie d'Yvetot rentrait dans l'obscurité, et son représentant dans le droit commun. Des douze mille écus d'or, partie dut servir à payer des dettes ; du reste le roi déchu n'en jouit pas longtemps, car il mourut dans les premiers jours de l'année 1403. Il ne laissait pas d'héritier mâle d'ailleurs, et eût-il conservé son royaume qu'il fût tombé en quenouille.

Yvetot ne resta que dix-huit ans entre les mains de la famille de Villaines. Le 20 février 1419, Henri V, distribuant les terres conquises à ses capitaines, donna Yvetot à John Holland. En 1450, on retrouve l'ancien franc-fief indivis entre les héritiers de Jehan Boudard, gendre du dernier des Villaines, puis en 1459, vendu pour la seconde fois à Guillaume Chenu, pour la somme de deux mille huit cents livres Tournois. L'écart énorme entre ce prix de vente et le premier montre bien à quel point avaient appauvri notre pays trente ans d'occupation anglaise.

Guillaume Chenu, ses privilèges lui étant contestés, réussit à se les faire confirmer par une charte de Louis XI, en 1464. A sa mort, sa veuve se remaria avec un certain sire Jehan Baucher, qui, par ce fait, devint roi d'Yvetot. Il y avait là un point très difficile à éclaircir; on ne s'expliquait pas l'intrusion de ce Baucher au milieu de la famille Chenu ; avec une réelle sagacité appuyée par de patientes recherches, le dernier historien d'Yvetot a percé ce petit mystère et j'ai résumé d'un mot sa découverte. Devenu le mari de la reine, Jehan Baucher, naturellement très vaniteux, partit en campagne et, faisant sonner ses écus, guerroya à la suite de Charles VIII, mena train royal, et ne voulut point souffrir d'être appelé d'un autre nom que de celui de roi d'Yvetot. Et même à la mort de sa femme, il conserva ce titre, sous lequel il était universellement connu. Nombre de documents de la fin du XVe siècle témoignent que sa vanité fut largement satisfaite par tout le monde, par ses [227] vassaux, par les officiers publics, les trésoriers des finances, les tabellions royaux. Lui-même signait le plus souvent : « Le Roy d'Yvetot ». On possède des lettres de La Trémoille et de l'amiral de Graville, de Charles VIII lui-même, où il n'est pas désigné autrement. Charles VIII écrit du 8 avril 1488 :

A notre cher et féal cousin, le sire de la Trémoille, etc.

De par le Roy :

Cher et féal cousin et nos amez et féaux, nous envoions présentement de par là notre ami et féal conseiller Anthoine Postel, chr., prévost des maréchaux de France, pour y mener et conduire les gens de guerre des compagnies de nos cousins de Rohan et de Quintin et aussi du Roy d'Yvetot ; et avons donné charge et presse au dict Postel de faire exercer en nostre armée, soit quelque part que vous soiez ou ailleurs, son dit office de prévost, etc.

Une autre fois, Charles VIII ordonne de « faire bailler à notre ami et féal conseiller et chambellan, Jehan Baucher, roy d'Yvetot, la somme de deux cens livres tournois, » et recommande, en homme d'ordre, de ne pas oublier de réclamer un reçu dudit roy d'Yvetot.

De Jehan Baucher lui-même, il est resté deux lettres bien curieuses, et qu'il faut citer. Elles sont toutes deux datées de Dinan.

A mon très honoré et doubté seigneur Monseigneur de la Trymoille, lientenant du Roy.

Mgr Monseigneur, je me recommande toujours très humblement à vostre bonne grâce. J'ai reçu les lettres qui vous a pleu m'escripre ad ce matyn, et se pourteur ha bien monstré qu'il estoit prince de Veillz d'avoir éveillé si matyn ung Roy. Toutefois vous savez qu'il est dymynutif de nom de Roy, car il n'est que duc. Mgr Monseigneur, j'ay fait tout incontinent ce qui vous a pleu [228] m'escripre et ferai toujours ce que vous plaira me commander. Mgr Monseigneur, en tant que touche mon pauvre quas, j'ay toujours ma parfaite fyance en vous. et vous plaise croyre se pourteur d'aulcunes choses que je lui ay dictes. Mgr Monseigneur, je prie à Dieu qui vous doint très bonne vie et longue et perceverés en voustre vertueux commencement.

Escript à Dinan, le jeudi xxj jour d'ahoust.

Votre très humble et obéissant serviteur,

Le Roy D'YVETOT.

Ne plaisantait-il pas tout à fait gracieusement sur son titre de roi, ce roitelet, et comme pour se faire pardonner sa vanité quelque peu prétentieuse. L'autre lettre, adressée à Anne de Beaujeu, la fille de Louis XI, est de même style, et toute gauloise d'allures. La princesse désirait ardemment un héritier. Jean Baucher se souvient à point d'une superstition populaire qui a eu cours en tous pays et qu'on retrouve encore à Bénarès comme à Dinan ou à Yvetot.

Madame, j'envoye ce pourtour en court devers le Roy monseigneur, et vous prie vous remonstrer les afayres de mon Royaume, auquel si vous ne mettez la main, par ma foy, ils seront bien au bas.

Madame, je vous avertis que si vous recommandez à nostre Dame de Haulte faye en Agenès, que au plaisir de Dieu et de nostre Dame vous serez bientôt grosse, car toutes les faimes qu'il sy recommandent ne failsant point, ainsy que lon ma dit.

Ma dame, je vous suplie mavoir toujours pour recommand comme vostre loyal serviteur.

Madame, je prie à Dieu et à nostre Dame de Haulte faye que vous doint très bonne vie et longue.

Escript à Dinan le xvje jour de janvier.

Vostre très humble et obéissant serviteur,

Le Roy d'YVETOT.

Ce pauvre roi était mal en ménage. Sa femme voulut le faire interdire pour ses prodigalités, pendant que lui-même de son côté lui retirait la procuration qu'il lui avait donnée « car elle administrait autrement que de raison, et s'il n'eust [229] pris le parti de lui clore la main, elle eust tout gasté. » En revanche, il arriva que « maintes fois, ainsi que le raconte Jean Baucher dans ses Moyens et Ecritures présentés au Parlement, quand il avait congé du Roy et alloit par devant elle pour la cuider veoir et visiter et lui faire bonne chère, à persuasion de Jacques Chenu et autres ses enffans, elle luy avait fait fermer les portes, disant quil ne entreroit point chez elle. Parquoy, luy amenoit et estoit contrainct sen aller ès hostelleries. » N'est-il point vrai qu'avec les archives des greffes des tribunaux et parlements on ferait le vrai roman de l'histoire ? Ce pauvre petit roi auquel on défendait si vilainement l'huis conjugal n'atteignit pas le bout de ses procès, mais seulement celui de sa royauté en 1494, par la mort de sa femme. Le royaume passa aux mains de Jacques Chenu qui se fit officiellement reconnaître encore une fois roi par Charles VIII, par lettres patentes du 18 mai 1497. Quant à Jean Baucher, il mourut à Lyon en 1502, qualifié encore, malgré tout, de Roy d'Yvetot, par ceux qui mentionnent son décès.

Vint ensuite Pierre Chenu, qui paraît être devenu, sous son surnom de Pérot, le populaire roi d'Yvetot de la légende. On le voit bien figurer au cortège de l'entrée solennelle de Charles VIII à Paris, et faire, selon un écrit du temps, a pures et franches aumosnes, comme à roy et prince appartient » ; mais d'ordinaire il menait vie moins royale. « A l'occasion, dit son historien, d'après une pièce inédite, il oubliait volontiers sa grandeur, et quelquefois on le vit, le verre à la main, faisant raison à ses vassaux et buvant avec eux.

Il n'avait de goût onéreux
Qu'une soif un peu vive.

Malheureusement on n'en sait pas plus long, les documents manquent [230].

III

Pour avoir résumé ce qu'il y a d'intéressant dans l'histoire du royaume d'Yvetot, il reste à conter le règne mouvementé d'Isabeau, coupé en deux par son mariage avec Martin du Bellay ; commençant par une minorité, il se termine par une régence. C'est du reste pendant sa vie que quelques-uns des plus enviables privilèges des seigneurs d'Yvetot leur furent déniés, puis définitivement enlevés par l'insistance du Parlement de Normandie. La vraie royauté d'Yvetot finit avec elle : elle en fut la dernière reine, comme Martin le dernier roi, bien que le titre dût survivre pendant de longues années encore à la disparition du pouvoir souverain qui l'autorisait et l'expliquait.

Martin du Bellay, de la famille qu'illustra le poète ami et porte-drapeau de Ronsard, auteur lui-même d'intéressants mémoires historiques, épousa, le 31 juillet 1532, Isabeau Chenu, héritière de la principauté d'Yvetot. Son père s'était si fort distingué en diverses ambassades, que Charles-Quint avait un jour dit de lui : « Cet homme m'a fait plus de mal et déconcerté plus de desseins que tous les Français ensemble. » Les du Bellay étaient d'ailleurs l'une des plus anciennes familles de l'Anjou, et l'une des plus vaillantes du XVIe siècle. Martin, même avant de devenir roi d'Yvetot, était un grand personnage. Il fut gouverneur de Turin, lieutenant-général aux gouvernements de Picardie et d'Artois, en dernier lieu au gouvernement de Normandie, fonction qu'il conserva jusqu'à sa mort. Quant à son office de roi, il paraît s'en être médiocrement soucié ; ce fut, en tout cas, un roi non résidant. Ni lui ni sa femme n'habitèrent jamais Yvetot. Il suivait les armées, Isabeau résidait près de Châteaudun, en son domaine de Glatigny-en-Dunois.

Cependant quelques-uns de ses privilèges lui ayant été [231] contestés, il réussit à obtenir de François Ier des lettres patentes qui confirmaient celles de Louis XI. En 1550, Henri II lui en accorda de nouvelles. Il maintenait le seigneur d'Yvetot « dans tous les privilèges dont il avait joui jusqu'alors, notamment l'exemption de rendre foi et hommage au roi de France, le droit de tenir hauts jours, où les causes étaient jugées sans appel, et enfin l'immunité de tous impôts. » Le mot royaume d'Yvetot y est cité, et Henri II ne semble pas en désapprouver l'emploi. Les prérogatives qu'il confirme à nouveau sont d'ailleurs vraiment royales.

Ce fut précisément ce dernier point que le Parlement de Normandie, fort jaloux de son autorité, ne voulut point admettre. Les anciens Parlements avaient de grandes libertés d'allures, n'entendant obéir qu'en ce qui n'était contraire ni aux lois ni à la coutume. La principauté était enclavée dans sa juridiction, et le Parlement se prétendait investi du droit de juger en dernier ressort sur tout le territoire, même dans le manoir royal des sires d'Yvetot. Il enregistra les lettres avec des restrictions qui les rendaient à peu près nulles et non avenues. Martin se plaignit, Henri II répliqua par de nouvelles lettres, si formelles et si impératives qu'il paraissait impossible pour le Parlement de biaiser comme la première fois. Cette lutte est curieuse à suivre, et suffirait à démontrer que le pouvoir royal n'avait jadis, en France, rien de despotique, et que « notre plaisir » n'était qu'une formule. Le Parlement laissa passer neuf ans, puis il se décida à enregistrer les lettres. L'arrêt d'entérinement portait encore : « Les dictes lettres patentes du Roy seront publiées et enregistrées en icelle court, quantum attinet domanium regis, pour en joyr et user par les dictz sieur et dame, leurs hoirs et successeurs, réservés toutesfois, les foy et hommage, ressort et souveraineté, aubbeynes, et la cognoissance des cas royaulx. » C'était aller directement contre la volonté du roi ; cette façon d'entériner des lettres patentes est réellement originale, et mériterait en vérité plus ample histoire. Au moins, après cela, on ne sera pas tenté de stigmatiser le Parlement de [232] Normandie de la qualification de Chambre d'enregistrement.

Martin ne se découragea pas, il eut de nouveau recours au roi, et moins de quinze jours après, Henri II adressait au Parlement des lettres de jussion écrites de sa propre main. « Nous mandons et ordonnons, disait-il, très expressément, en levant les restrictions par vous mises et apposées à la vérification de nosdites lettres, vous procédiez à l'entérinement et vérification d'icelles purement et simplement et de poinct en poinct, selon leur forme et teneur, et sans y faire aucun reffux, modification ne difficulté, ne qu'il soit besoing vous en faire expédier aultres ne plus expresses, hors que ces présentes, qui vous serviront de secondes lettres et toute jussion. Car tel est Notre plaisir, nonobstant quelzconques édictz, ordonnances, restrinctions ou deffenses à ce contraires. » C'était catégorique. Que croyez-vous qu'il arriva ? Le Parlement tint bon. Il envoya les lettres au procureur général, celui-ci persista dans ses conclusions, et l'enregistrement n'eut pas lieu. Nouvelles doléances de Martin du Bellay, nouvelles lettres de jussion du roi. Le Parlement continua de faire la sourde oreille, et le procureur requit « que le Roy, au préalable, fût averti par le menu, et de bien voir ses intérêts en cette partie ».

« Ce ne fut pas assez pour la Cour, ajoute l'historien d'Yvetot. Elle décida que quelques-uns de ses membres seraient envoyés, conjointement avec le procureur général, pour faire ses remontrances au roi et lui exposer les scrupules du Parlement. Cette députation se rendit devant le Conseil privé, et fut entendue en présence de Martin du Bellay, qui défendit lui-même ses droits. Mais habile sur un champ de bataille, le roi d'Yvetot n'était pas de force à lutter contre ces magistrats normands, habitués à la controverse et rompus à la chicane. Ils remontrèrent au roi combien il importait au bien de l'Etat qu'il n'y eût pas dans le royaume de terre dont les possesseurs fussent investis d'attributions souveraines ; qu'il ne lui était pas permis d'affaiblir son autorité ; enfin, que l'on ne pouvait maintenir ces privilèges excessifs, restes d'un autre âge, [233] devenus incompatibles avec les mœurs et les habitudes actuelles. » La cause de Martin était perdue, il le sentit, et s'en rapporta à la sagesse du roi. Henri II libella de nouvelles lettres conformes aux restrictions du Parlement de Normandie, et elles furent entérinées sans difficulté, annihilant à jamais les deux privilèges royaux des sires d'Yvetot : l'indépendance absolue vis-à-vis du roi de France, et le droit de justice de dernier ressort. La royauté d'Yvetot avait vécu. Martin et sa femme cessèrent dès lors de se faire donner, comme ils l'avaient fait jusqu'ici, les titres de Roy et de Royne. Il n'en resta pas moins entendu, et des actes le prouvent, que la principauté demeurait exempte, de tous impôts, ainsi que du service militaire.

Martin du Bellay mort, en 1559, sa femme reprit l'administration de la seigneurerie d'Yvetot, et se fit encore confirmer par François II, par Charles IX , puis par Henri III, les privilèges restreints dont elle était toujours jalouse. Ces soins occupèrent la plus grande partie de sa vieillesse. Elle dut subir en même temps l'occupation des armées des ligueurs poursuivies par le Béarnais.

Henri IV a raconté lui-même dans une lettre que M. Beaucousin donne pour inédite, le récit, de la prise d'Yvetot. Je la transcris, estimant qu'elle rentre assez dans mon sujet, et que d'ailleurs elle intéressera beaucoup de lecteurs qui n'auraient pas le loisir d'aller la chercher où je la prends :

« MONSIEUR DE BEAUVOIR,

« Je vous ai escript de Fontaine-le-Bourg, premier logis que je feiz pour venir chercher les ennemis, et le lendemain qui fut dimanche, je feiz encore une bonne journée, en sorte que le lundy sur le soir, j'approchai de ce lieu d'Yvetot, où il y avoit de leurs troupes logées qui se monstrèrent hors du village, à la faveur des hayes, sans se vouloir esloigner de leur avantage ; sinon après les avoir plusieurs fois agacez, qu'un nombre d'eux s'avança, que je feiz charger si vivement qu'ils ne purent se retirer sans perte de quelques uns ; et entr'autres le sieur de Contenan qui commandait à la retraite nous demeura prisonnier [234]. Mon intention estoit de leur enlever le dit logis le soir mesme, mais pour ce qu'il estoit tard et mon armée ung peu harassée d'avoir fait de suite trois journées assez longues, je remis ce dessin à aujourd'hui, ayant pris logis à moins d'une lieue près. Et ce matin, étant retourné de bonne heure, j'ai fait peu à peu rapprocher de ce lieu par quelques régiments tant de gens de cheval que de pied, faisant suivre le reste de mon armée, de façon que les ennemis dont il y avoit toujours un nombre de cavallerie au devant du village sans le vouloir esloigner non plus que le soir précédent. Enfin, ils ont été pressés de façon qu'ils se sont mis en fuite, et en la poursuite qui en a esté faite, il en a esté tué ou prins plus de quatre-vingt ou cent, et entre les prisonniers est le fils du sieur de la Chastre et quelques autres gentilshommes. Et les ducs de Guyse et de Mayenne estoient en personne en ce dit lieu avec les troupes de Saint-Paul et Vitry, celles des dits Contenan, La Chastre et de quelques autres qui faisoient le nombre de cinq ou six cents chevaux ; et encore que les dits ducs soient partis un peu devant les autres, tant à la haste toutes fois, que les premiers des nostres qui sont entrez ont trouvé le diner du dit duc de Mayenne prest, qu'il n'avoit eu le loisir de manger ; sy est que ce ne fut si à temps que voyant la chasse sy roide de leurs gens, il ne leur fallut aussi courir, de sorte que le cheval du dit duc de Mayenne en estoit hors d'haleine, à ce que m'a depuis esté rapporté. En partant d'icy, ils y ont mis le feu en plusieurs maisons, tellement qu'une partie du village a esté brûlée. Et après leur avoir levé ce logis, je suis passé outre et leur en ai levé encore deux autres plus avancez d'un quart de lieue et non guères plus loin d'ung lieu retranché où leur armée estoit en bataille. Et ayant esté fait quelques escarmouches et fourny de gens de guerre les dits lieux gagnés sur eux, j'ai aussi logé le reste de mon armée ès environs le plus près que j'ai pu. Qui est ce qui s'est passé en ceste journée et selon que j'aye entendu, tant par aucun des dits prisonniers que par autres moyens. Se trouvant surpris et prévenus du temps qu'ils ignoroient qu'il me faudroit à avoir des forces suffisantes pour venir à eux, avant lequel ils faisoient estat de se retirer, et voyant ne le pouvoir plus faire qu'avec beaucoup de danger et perte, ils se résolurent, avec l'avantage de la place où ils sont campés et de la fortification qu'ils y ont faite, de temporiser en espérant que la longueur leur apportera quelque remède, soit à faulte de pouvoir retenir mes forces [235] ensemble assez longuement ou pour autre occasion. Mais j'espère qu'ils se tromperont en leur imagination. Vous ferez entendre à la Royne, Madame ma bonne sœur, le contenu cy-dessus et continuerez l'instance que je vous ai mandé luy faire qu'il lui plaise faire accélérer le secours dont je l'ai suppliée encore me vouloir assister, et sy tout ne pouvoit estre si promptement assemblé, que dès qu'il y auroit mil hommes prêts, elle les voulût faire passer, et faire suivre le reste à mesure qu'il y auroit semblable nombre, jusques à trois ou quatre mille que je lui ay demandé. Car ayant à forcer les dits ennemys en lieu où l'assiette et la fortification les avantage beaucoup, mesme contre la cavallerie dont je suis le plus fort, il importe que je soie si fort d'autres gens de guerre, s'il est possible, que je puisse seurement venir à bout, comme j'espère que Dieu m'en fera la grâce, avec la bonne ayde de la dite dame. Laquelle elle ne me scauroit jamais départir plus à propos pour y recueillir d'icelle quelque bon fruit en l'avancement de mes affaires. Sur ce, je prie Dieu, Monsieur de Beauvoir, qu'il vous ayt en sa sainte et digne garde.

Escript au camp d'Yvetot, le vingt-huit avril quinze cent quatre-vingt-douze.

« HENRY. »

Henri IV n'a pas seulement guerroyé à Yvetot, il y a, comme on dirait aujourd'hui, fait des mots. C'est précisément pendant ces escarmouches, racontées par lui avec tant de précision et d'esprit, qu'il s'écria, venant d'entrer dans la petite ville conquise : « Si je perds le royaume de France, je suis assuré au moins d'avoir celui d'Yvetot. » Une autre fois, il disait d'un des successeurs de Martin du Bellay, René ou Martin II : « C'est un petit roi, mais c'est un roi. » Et encore une autre fois, dans une cérémonie : « Qu'on donne à mon petit roi d'Yvetot le rang qui lui est dû. » On attribue à Louis XI un mot analogue. Traversant le territoire où régnait alors Guillaume Chenu, il répondit à un courtisan qui lui disait Sire : « Ne m'appelez pas ainsi. II n'y a plus de roi de France depuis que nous sommes dans le royaume d'Yvetot. »

Ces anecdotes, dont l'authenticité n'est pas du reste mieux établie que celle de toute anecdote, peuvent servir [236] de mot de la fin à cette étude, car elle n'a pas besoin de conclusion. Si maintenant il n'est pas clairement établi qu'Yvetot fut officiellement royaume, et ses seigneurs rois, c'est qu'il est impossible de rien prouver, et que le résultat de toute enquête historique doit être le scepticisme.

Il me faut encore ajouter qu'après la mort d'Isabeau et l'extinction de la famille du Bellay, Yvetot passa aux mains des de Crevant, puis des d'Albon. Ancienne famille princière, qui avait dominé souverainement, presque régné sur le Dauphiné, les d'Albon retrouvaient un petit royaume dont ils devaient rester les maîtres jusqu'à la Révolution. Camille III, le dernier roi d'Yvetot, mourut le 3 octobre 1789.

L'ancien royaume devint un district, plus tard une sous-préfecture, et il est probable que sans Béranger, personne en ce siècle, hormis quelques curieux d'érudition, n'eût remué la poussière de ses archives ; cela aurait été dommage, car cette histoire du moins sert à prouver combien les mœurs féodales étaient profondément enracinées en France, et aussi comment on savait respecter autrefois un droit acquis, même lorsqu'il pouvait léser un droit supérieur. Je crois qu'au point de vue de la vraie morale historique, dans la querelle entre Henri II et le Parlement de Normandie, le beau rôle fut pour le roi. Mais à démontrer cela on se mettrait si en travers des modernes idées égalitaires, qu'il vaut mieux ne pas le tenter de peur d'entendre crier au paradoxe.

Pour terminer, je ne refuserai pas des éloges mérités à l'Histoire de la principauté d'Yvetot. Le livre est clair, bien ordonné, complet, suffisamment écrit, tout ce que l'on peut exiger d'une histoire locale. On nous en donne beaucoup de même sorte en province, mais bien peu de même intérêt, aussi consciencieusement travaillées.

N. LE DANOIS [Remy de Gourmont] [237]

(1) Histoire de la principauté d'Yvetot. Ses rois, ses seigneurs, par A. Beaucousin. Rouen, Métérie, 1884, in-8°. [219]

(2) Ouvr. cité, p. 62. [224] [note 1, dans l'original]