PREMIÈRE LETTRE OUVERTE À M. REMY DE GOURMONT,

rédacteur à la Dépêche

Monsieur,

Je ne suis qu’un « petit pasteur calviniste », et quand je me hasarde à lever les yeux vers vous, prestigieux écrivain et génial penseur de la Dépêche, je me mords aussitôt le doigt pour être bien sûr d’exister.

Néanmoins, quelque infime que je sois, j’ose vous présenter quelques observations. Je sais bien que vous ne me ferez pas l’honneur d’une réponse. Tout au plus, incidemment, daignerez-vous me lancer un de ces mots dont vous possédez le secret et qui, tel un obus à la mélinite, me pulvérisera, grâce à son énorme charge de dédaigneuse supériorité. Mais, comme dit l’autre, on ne meurt qu’une fois. Pourquoi ne m’exposerais-je pas à être tué soit par votre silence, soit par votre courroux ?

Dans le numéro du 12 janvier 1912 de la Dépêche, —- journal que je lis tous les matins pour tâcher d’atteindre les vertigineux sommets sur lesquels vous pontifiez, — je trouve un article de vous intitulé : « Bible et enfants ». Il renferme un faisceau de si fulgurantes vérités que j'en suis encore tout ébloui.

Vous y faites le procès de l’École du Dimanche. À cet effet, vous vous appuyez sur un roman de M. Louis Dumur. N’ayant pas encore lu ce livre, je ne m’en occuperai pas aujourd’hui. Toutefois, si j’en juge par les renseignements que vous lui empruntez, sa lecture me promet des heures de délicieuse récréation. Il y est question, paraît-il, d’une petite fille et d’un petit garçon qui, « sur un bateau de promenade, s’embrassent, au moment de se quitter ». Et pour le pasteur et pour ses aides, les « patronesses fanatiques », « cette innocente idylle », c’est « Gomorrhe » ! c’est « une scène de l’enfer » ! Et ce n’est pas tout. « Pour préserver sa petite fille, qui est jolie, du danger de plaire, le monstre évangélique, — petit nom d’amitié donné au pasteur, — lui fait couper ses beaux cheveux blonds, l’affuble d’un sac et d’un chapeau ridicule ». Vous le dirai-je ? En tout ceci, ce qui me paraît ridicule, ce n’est pas le chapeau, c’est le roman qui peint peut-être quelque regrettable excentricité, mais qui est à cent lieues de la réalité courante. Dirigeant, depuis trente ans, une École du Dimanche, sachant dans quel esprit mes collègues dirigent les leurs, je suis en mesure de prouver ce que j’affirme. Mais, je n’oublie pas que M. Louis Dumur a écrit un roman à thèse et que, dans ce genre littéraire, les scrupules sont une monnaie qui n’a pas cours. Il est permis, paraît-il, de calomnier un peu les personnes et les institutions qu’on n’aime pas. Il en reste toujours quelque chose.

Donc, d’après vous, dans les pays protestants, par exemple en Suisse, on a le mauvais goût « d’estimer que la religion doit être la base de l’éducation des enfants ». Et à l’École du Dimanche « on plonge » ces malheureux enfants « dans la Bible, comme dans une fontaine pétrifiante où leur esprit s’entoure d’une carapace de pierre que les expériences de la vie ne réussiront presque jamais à briser entièrement, à moins qu’une main charitable n’intervienne pour empêcher la formation du métaphorique dépôt calcaire ».

Prenez garde, Monsieur, un vieux levain de christianisme subsiste encore en vous. Je tremble pour votre indépendance d’esprit. Vous parlez d’une « main charitable », de la vôtre, sans doute, ou de celle de quelque confrère en incrédulité. Ignorez-vous que l’adjectif charitable dégage un parfum chrétien et que la charité est une vertu magnifiquement recommandée par l’apôtre saint Paul ? Mais passons.

Vous comparez la Bible à une fontaine pétrifiante, et vous êtes satisfait de votre comparaison, Peut-être même l’admirez-vous. Rien de plus naturel. Les pères sont toujours fiers de leurs enfants, même des plus mal venus. Voyez plutôt la fable : L’Aigle et le Hibou. Mais serait-il indiscret de vous demander d’où vous avez tiré la prétendue vérité que votre comparaison est chargée d’illustrer ? Connaissez-vous la Bible ? Évidemment non. Peut-être l’avez-vous feuilletée. Mais, à coup sûr, vous n’en avez fait un examen ni très complet ni très approfondi. Néanmoins, vous la jugez. Après tout, peut-être avez-vous raison, Pour juger des couleurs, la condition sine qua non, n’est-ce pas d’être aveugle ?

Ce qui prouve que vous ne connaissez pas la Bible, c’est que, d’après vous, à l’École du Dimanche, on forme les jeunes esprits avec : 1° l’histoire de la création du monde ; 2° l’histoire du déjuge, et 3° « l’horrifique anecdote de Judith et d'Holopherne ». J’ai le regret de vous faire savoir, d’abord, que « l’horrifique anecdote » est dans les apocryphes et qu’on s’en sert peu ou pas ; ensuite, qu’interprétées comme elles doivent l’être, les histoires de la création du monde et du déluge, ont une valeur morale et religieuse que vous ne pouvez pas soupçonner, puisque vous n’admettez ni morale ni religion ; et enfin, que ces deux histoires occupent cinq ou six pages dans la Bible qui en compte plus d’un millier.

Comme vous en convenez, d’ailleurs, en dehors de ces deux histoires, il reste « la Bible tout entière ». Or, son contenu, quel est-il ? Vous ne le dites nulle part, par l’excellente raison que vous l’ignorez, ce qui vous permet de le juger avec une triomphante impartialité et d’affirmer, sans l’ombre d’une preuve, mais de très haut, que ce contenu est une fontaine pétrifiante. Ce contenu, je n’ai pas à vous l’exposer. Vous êtes hors d’état de le comprendre, à cause de votre indéracinable et aveugle parti-pris. Mais, je puis vous affirmer qu’il a existé, qu’il existe des millions et des millions d’êtres humains, au moins aussi intelligents que vous, qui se nourrissent de la Bible et qui ne sont immobilisés par elle ni dans leur pensée ni dans leur action.

Sans doute, la Bible ne les pousse pas vers une philosophie qui « n’est que le commentaire de la nature », — l’expression est de vous, dans la Dépêche du 25 septembre 1911, — vers une philosophie constituée par une juxtaposition faite au petit bonheur de phénomènes mal observés et de notions mal définies, vers une philosophie étrangère à toute espèce d’ordre et de méthode, sans fondement comme sans horizon, vers la philosophie ou plutôt vers l’absence de philosophie qui est la vôtre, semble-t-il ; mais, elle les amène à se poser les vrais problèmes humains et à leur trouver les solutions les plus profondes et les plus hautes. Sans doute, la Bible ne les pousse pas à supprimer, comme vous le faites, toute éducation du cœur et de la volonté. D’après vous, l’éducation « ne changera rien au cours des choses qui se rit de tous les enseignements », — même des vôtres, — « et avant comme après, chacun sera mené par son tempérament, plus ou moins rapidement, vers l’aboutissement fatal de ses instincts vitaux ». Ou bien cette phrase que j’extrais textuellement de votre article du 25 septembre 1911 dans la Dépêche, ne signifie rien, ou bien elle signifie qu’entre l’homme et la bête, la différence se réduit à rien. La Bible n’est pas de cet avis. Elle nous-entraîne à des transformations intérieures tout-à-fait nécessaires, à l'action bonne, à la lutte en vue de la pureté, de la justice, de l’amour fraternel, de la bonté, de la miséricorde, de la perfection.

Un fait est aussi indéniable que la lumière du soleil : c’est que des millions et des millions d’êtres humains ont fait et font encore journellement une expérience qui vous est forcément interdite, parce que vous manquez de l’organe du sens indispensable pour la faire. Cette expérience, la voici : la Bible est pour eux une source intarissable de mouvement, de progrès, de vie toujours plus large, plus profonde et plus haute. Pour eux, dans toutes ses pages, circule un esprit d’affranchissement et de sainte liberté. Mais, la Bible est lettre morte pour vous. Et comme son succès dans le monde a été, comme il est encore sans précédent, pour l’expliquer, vous n’avez plus qu’un moyen, c’est de le mettre au compte de l’humaine imbécillité dont vous vous êtes si glorieusement affranchi.

Laissez-moi, cependant, vous indiquer un point spécial qui peut-être vous intéressera. La Bible déborde de sublime poésie. Demandez plutôt à Victor Hugo qui a su y puiser ses plus puissantes et ses plus nobles inspirations (1). Il est vrai que ce poète de génie espérait une vie à venir et croyait en Dieu. Peut-être le taxerez-vous de pauvre cervelle et le prendrez-vous en pitié. En agissant ainsi, vous serez conséquent avec vous-même. Pour moi, je suis avec Victor Hugo et, dans votre affirmation que la Bible est une fontaine pétrifiante, je ne veux voir qu’une boutade sans fondement comme sans conséquence.

Mais, en voilà assez pour une fois. Avec votre permission, nous reprendrons l’entretien. Veuillez agréer. Etc.

(1) La Bible dans Victor Hugo, par Claudin GRILLET.

L. Trial Le Foyer protestant, 16 février 1912, p. 52-55