Dans l'ensemble de faits groupés sous le nom de mimétisme, on a longtemps vu le plus prodigieux des vieux miracles de la nature. Il s'agit de la ressemblance que prennent avec des végétaux, avec les feuilles parmi lesquelles ils vivent, certaines chenilles, certains papillons, des insectes précisément appelés phyllies (feuilles) ou bacilles (baguettes), pour éviter leurs ennemis. Ces ressemblances sont réellement très frappantes. Tout le monde, et moi-même, le premier, je l'avoue, en se promenant dans une forêt, a pris entre ses doigts, croyant prendre une brindille de bois mort, une horrible chenille arpenteuse. Mais, croit-on qu'un oiseau ou un lézard s'y laissent tromper, comme un vulgaire homme ? Ces ressemblances sont inutiles. Est-il besoin de dire qu'elles sont fortuites et que les animaux ne sont nullement doués du pouvoir de changer leur forme, de pour ainsi dire se recréer eux-mêmes ? C'est de la pure mythologie. C'est la fable de Protée transportée en biologie. Cette question du mimétisme est amusante et fait bien ressortir les naïvetés de l'ancienne psychologie animale, qui voyait partout dans la nature des intentions, des projections, des volontés. Mais, avant d'examiner les théories, il faut étudier les différents cas de mimétisme, ou du moins les plus frappants, les plus célèbres dans le monde des naturalistes. Comme je ne dispose pas d'illustration, je prie qu'on veuille bien me croire sur parole. D'ailleurs, je ne suis guère porté à m'exagérer des ressemblances dont je n'aperçois pas le merveilleux.

Les orthoptères sont parmi les insectes les plus singuliers. Leur type, en nos climats, est la mante, qu'on appelle dans le Midi « lou Prégo-Diou », à cause de son attitude, déjà remarquée par les Grecs, qui ressemble vaguement à celle d'une orante, d'une suppliante, d'une inspirée, quoiqu'elle soit bien trompeuse. Sous les tropiques, ils sont représentés par des êtres plus singuliers encore, les phasmes, les fantômes, qui offrent quelques-uns des insectes mimétiques les mieux caractérisés, phyllies et bacilles. La phyllie est une feuille ou plutôt un assemblage de feuilles, grandes et petites, car son ventre et son dos sont des feuilles, ses ailes sont des feuilles, ses cuisses et ses pattes sont des feuilles avec leurs nervures capricieuses, leur tissu aranéen ponctué de trous minuscules. Evidemment, fixée parmi des feuilles, la phyllie ne s'en distingue pas : ce mimétisme est une vraie œuvre d'art. Dans la même famille, voici les bacilles, véritable petit roseau articulé, monté, ou plutôt aplati, sur de longues pattes grêles qui ressemblent à de longs filaments végétaux ; le tout est couleur de bois mort et doit passer inaperçu parmi des ramilles sans feuilles. Malgré la forme du bacille, dont une variété habite le Midi de la France, son mimétisme est moins parfait que celui de la phyllie. Le mimétisme est fréquent parmi les papillons. Les thécias de la ronce ont la face inférieure des ailes verte et la face supérieure fauve ; quand ils se posent dans l'herbe, ils se ferment et dressent leurs ailes de façon à n'en montrer que la face verte, qui alors se confond avec le reste environnant. J'avoue ne voir à cela rien d'extraordinaire, mais les amateurs de mimétisme ont l'étonnement plus facile et s'arrêtent même avec complaisance devant « les papillons blancs qui, posés sur une feuille, simulent les excréments d'oiseaux ». Est-ce cette ressemblance qui les fait se poser en troupe, le long des routes, sur le crottin de cheval ? Plus frappant, il est vrai, est le mimétisme du Kalhma, le célèbre papillon de Malaisie décrit par Wallace. Je laisse parler un mimétiste enthousiaste : « Tout contribue en lui à la dissimulation, depuis la couleur feuille morte de la face inférieure de ses ailes jusqu'aux moindres détails de formes de dessin qui sont la reproduction des plus petits accidents des feuilles et même de leur attitude. La tête et le corps sont entièrement cachés par les ailes qui, en s'accolant les unes contre les autres, ont une pointe qui simule le sommet de la feuille et une petite queue donnant l'illusion du pétiole. » Quelques petits détails dans la structure des ailes ajoutent encore à l'illusion, mais qui le papillon veut-il tromper ? Sans doute les oiseaux qui s'en nourrissent. On s'imagine donc que l'œil d'un oiseau est, de même que l'œil d'un naturaliste, sensible aux formes et aux couleurs qui permettent la classification des êtres ? Voici un autre papillon, le Caligo du Brésil qui, suspendu aux branches, la tête en bas, figure, paraît-il, avec ses ailes, une tête de chouette aux yeux grands ouverts, ce qui serait pour tromper les chouettes avec lesquelles il vit et qui en font sa proie. Voilà donc maintenant que les chouettes du Brésil confondent la peinture avec la réalité, reconnaissent leurs propres traits dans les zébrures d'une aile de papillon !

Ce groupe de faits, et il en est bien d'autres, n'a aucune signification. A mettre en regard le nombre de papillons, qui est immense, et les ressemblances de l'un d'eux avec une feuille, on n'éprouve vraiment qu'une surprise assez modérée ; les papillons ressemblent aussi à des fleurs. Il y en a un qui figure une tête de chouette ? C'est très possible, puisque nous en connaissons tous un autre qui représente très nettement une tête de mort, sans que l'on n'ait jamais eu l'idée d'attribuer à cette ressemblance un rôle quelconque dans les destinées de l'espèce. Il y a plus. Les divers mimétismes que nous avons examinés n'opèreraient comme protection que lorsque l'insecte est en repos. Or, l'insecte en repos est très peu exposé à l'attention de ses ennemis qui, on l'a déjà remarqué, ne chassent que les bêtes remuantes. Pour être efficace le mimétisme devrait se manifester pendant l'action du papillon. Jouant au repos il joue à contre-sens. Pauvres papillons, ils n'ont pas encore trouvé, pour voltiger dans l'espace, la robe de Peau d'Ane, la robe couleur du temps ! Quant au mimétisme le plus simple, celui qui consiste pour l'animal, vertébré ou invertébré à subir la couleur générale du milieu où il vit, il est à la fois très général, très vague et très douteux, pour la bonne raison qu'il n'est guère de milieu à couleur fixe et que dans tous les milieux, quels qu'ils soient, on rencontre plus d'animaux qui tranchent sur leur habitat qu'on n'en voit qui se confondent avec lui. Il est facile de faire des théories quand on ne voit qu'un côté de la question, le côté qui flatte notre logique ; quand on voit aussi l'autre, celui qui la blesse, on ne sait plus que dire, et l'on se borne à considérer avec joie le hasard admirable des choses qui a varié à l'infini les formes et les couleurs.

M. Bohn se montre très réservé sur le mimétisme dont il n'a guère examiné que la forme active, les attitudes de menace et l'habillement dissimulateur. Plusieurs de mes lecteurs connaissent sans doute l'attitude de menace de la mante, si bien décrite par Fabre. Celle de la chenille du hêtre est également très curieuse. La tarentule russe se dresse sur ses pattes. Beaucoup d'autres animaux se gonflent, soudain, prendraient « une attitude terrifiante ». C'est la méthode ancienne, des guerriers chinois ou celle de Indiens, qui s'habillaient en tigres ou se peignaient férocement la figure pour effrayer leurs ennemis. Tant de ruse et si naïve entre-t-elle dans la tête d'une mante religieuse (Mantis religiosa) ? C'est douteux. Les attitudes de menace sont en réalité des attitudes de défense ou d'attaque et la forme effrayante qu'assument ces attitudes ne sont que le résultat de la conformation de l'animal. L'intention de faire peur, c'est de la psychologie humaine, cela. Ce qui est animal, c'est le souci de manger ou de n'être pas mangé, qui très souvent se confondent dans la nature. Au lieu de mimétisme on ferait bien d'appeler tout simplement les attitudes de menace des mouvements réflexes. La question de l'habillement dissimulateur est plus compliqué. La plupart des crabes et quelques espèces voisines ont la manie de se couvrir la carapace non seulement d'algues, mais de toutes sortes de débris même d'animaux vivants. Ils les choisiraient de la couleur qui se rapproche le plus de celle où ils se dissimulent. Dans un aquarium à verres colorés, si l'on met à leur disposition des papiers de diverses couleurs, ils s'habillent de celui qui répond à la couleur de l'aquarium. Ce serait le mimétisme, non seulement actif, mais volontaire. Mais le mot volontaire est un peu ambitieux pour un crabe. La nouvelle psychologie animale réduit cela à des mouvements automatiques. Quelquefois, la bête est assez bien déguisée, d'autres fois elle n'en est que plus visible.

En somme, le mimétisme, c'est de la chimie, de la physique, de la mécanique et du hasard. Amusons-nous, si nous voulons, avec les singularités de la nature, mais méfions-nous des intentions utilitaires. Ces choses-là ne sont qu'en nous, créations de notre esprit.

REMY DE GOURMONT.

[texte communiqué par Mikaël Lugan]