Il y a présentement une tendance très sérieuse à ne plus considérer Montaigne comme le type même du scepticisme et à chercher dans les Essais, au contraire, ses traces, que l'on trouve certaines, de son esprit positif, de son esprit scientifique même. Le sceptique pur et simple n'existe pas, ou bien ce n'est qu'un imbécile. La nature, qui est remplie de mystères, ne l'est pas moins d'évidences. Ce n'est pas faire acte de foi que de les admettre, mais seulement acte de bon sens. La vraie forme du scepticisme philosophique, c'est l'esprit critique, qui est une qualité rare. Le scepticisme vulgaire n'en est que la caricature. La réputation sceptique de Montaigne s'est surtout établie aux siècles de foi qui ont opposé son esprit à l'esprit religieux, à l'esprit de soumission, et de crédulité. Mais on ne jugera bien Montaigne qu'en le considérant au milieu de son époque, qui n'est pas sans quelque ressemblance avec la nôtre. « Il importe d'abord, dit le docteur Cancalon, dans sa récente étude sur Montaigne de situer l'auteur des Essais à l'époque précise de l'évolution philosophique où il a vécu, époque critique où les opinions qui avaient régné pendant tant de siècles étaient ruinées et dépassées et continuaient à dominer pratiquement, n'étant pas remplacées. » Montaigne ne fit guère que de formuler les doutes où se débattaient alors les esprits. Son scepticisme ne fut négateur qu'envers les idées qui s'en allaient. Il fut libérateur à l'égard des idées qui venaient. « Déblayer le champ intellectuel encombré de survivances, désarmer le dogmatisme persécuteur en lui enlevant toute autorité morale, faire appel au bon sens et à la bonté, prendre l'attitude non du doute inactif, mais du doute expectant et enquêteur, telle fut en gros l'œuvre de Montaigne. » J'ai tenu à citer ce passage parce qu'il précise bien l'importance de ce rôle critique d'un homme qui sut, au milieu de tant de querelles, garder la liberté de son jugement et qui n'écrivit jamais qu'avec bonne foi, avec mesure, avec sagesse. Montaigne, parmi toute son érudition et toutes ses citations latines, se met toujours en face de la vie qu'il regarde avec tendresse. Il aime autant les animaux que les hommes et probablement davantage. Ne voilà-t-il pas de quoi être particulièrement accusé de scepticisme ? Oyez ce qu'il dit de la cruauté, en un temps où la cruauté régnait : « Je hais entre autres vices, cruellement la cruauté, et par nature et par jugement, comme l'extrême de tous les vices : mais c'est jusques à telle mollesse, que je ne vois pas égorger un poulet sans déplaisir, et ois (entends) impatiemment gémir un lièvre sous la dent de mes chiens, quoique ce soit un violent plaisir que la chasse. Je ne prends guère bête en vie à qui je ne redonne les champs. Il y a un certain respect qui nous attache et un certain devoir d'humanité, non aux bêtes seulement qui ont vie et sentiment, mais aux arbres même et aux plantes. Nous devons la justice aux hommes et la grâce et la bénignité aux autres créatures qui en peuvent être capables ; il y a quelque commerce entre elles et nous et quelque obligation mutuelle. » On voudrait voir un scepticisme de ce genre à tous les hommes, mais bien peu en sont capables.

Montaigne n'a pas une grande admiration pour l'orgueil humain qui lui paraît plutôt le fruit de la présomption, et c'est cela que les hommes lui ont le plus reproché. En attendant que la planète fut enfin mise à sa place naturelle et non plus considérée comme le centre du monde, les navigateurs viennent de l'enrichir de terres, de nations et de religions nouvelles, qui ne sont pas sans diminuer beaucoup l'importance des anciennes. A son esprit sagace, les civilisations européennes, ou pour mieux dire, la grande civilisation chrétienne n'apparaît plus aussi lumineuse et aussi incontestable. Elle n'est pas la seule. Cela suffirait à jeter des doutes sur sa légitimité. L'architecture du monde se trouve bouleversée et du même coup les vieilles conceptions de la vie. Montaigne en profite pour dire aux hommes : quelle différence essentielle trouvez-vous donc entre vous et les animaux ? Il n'y a partout qu'une même nature sous des aspects différents. Et il entreprend de le prouver. L'homme a la parole, mais la parole n'est qu'une des manières du langage et le langage appartient à tous les animaux. Il y a là-dessus, dans Montaigne, un long chapitre qu'il est inutile de résumer, car les faits sur lesquels il s'appuie ne sont plus toujours ceux que l'on invoquerait maintenant, mais le principe n'est pas réfutable. La faculté de la parole n'a été qu'un événement heureux et dont tous les hommes ont été loin de profiter également. La civilisation, d'ailleurs, ne repose pas sur la parole articulée, mais plutôt sur l'écriture, qui l'a peut-être précédée, et des hommes, presque muets, mais intelligents, en seraient plus capables que des hommes seulement abondants en paroles, comme le sont certains sauvages. Il reste que, en ce qu'il a d'essentiel, le langage est commun aux animaux et à l'homme, qui ne saurait à bon droit « se tirer soi-même et séparer des autres créatures, tailler les parts des animaux ses confrères et compagnons et leur distribuer telle portion de facultés et de forces que bon lui semble. » Un grand amateur de Montaigne, M. Villey, ne veut pas prendre trop au sérieux ce qu'il a dit de l'intelligence des animaux. Cela, c'est un point de vue tout moderne. Du temps de Montaigne, les observations étaient encore trop imparfaites pour que l'on pût choisir à coup sûr entre toutes les anecdotes rapportées à ce sujet par Plutarque ou par Pline. Montaigne les accueille toutes sans beaucoup de critiques, mais il n'avait aucun moyen de faire autrement et d'ailleurs la crédulité générale était encore bien supérieure à la sienne. L'intérêt de toutes ces histoires, c'est l'interprétation qu'il leur donne, c'est le but en vue duquel il les rassemble, qui est de rabaisser la vanité de l'homme et de remettre l'ancien roi de la création à son rang dans la nature. La seule supériorité est de croire qu'il la comprend, mais c'est encore une vanité, car malgré toutes les explications qu'il en donne, il n'est pas beaucoup plus avancé que les autres animaux, ses frères, qui ont au moins la sagesse de vivre ou de tâcher de vivre tout simplement. C'est ce que Montaigne admire lui-même, et sans plus se préoccuper des anciens, en se promenant dans la campagne, en bon observateur : « Selon mon opinion, qui contrôlera de près ce que nous voyons de près ordinairement ès animaux qui vivent parmi nous, il y a de quoi y trouver des effets autant admirables que ceux qu'on va recueillant ès pays et siècles étrangers. C'est une même nature qui roule son cours, qui en aurait suffisamment jugé le présent état, en pourrait sûrement conclure et tout l'avenir et tout le passé. » Ce sentiment de la continuité et de la permanence des choses n'est pas médiocre.

C'est Montaigne qui a fait entrer dans le grand courant de la littérature française l'étude des animaux et toutes les questions que soulève leur instinct et leur intelligence. Il aura, au dix-septième siècle, où l'on s'occupa tant de ces problèmes, une influence au moins aussi grande que celle de Descartes, dont les opinions mécanistes soulevaient l'indignation de La Fontaine et aussi celle du public, qui ne put jamais, malgré d'illustres autorités, arriver à admettre que les animaux ne sont que des machines, « des machines qui aiment, dit Mme de Sévigné, des machines qui ont une élection pour quelqu'un, des machines qui sont jalouses, des machines qui craignent. Allez, allez, vous vous moquez de nous. » C'est le bon sens. Si les animaux sont des automates, l'homme aussi est un automate. Cette extension de la doctrine cartésienne a d'abord été soutenue par La Mettrie. En un certain sens, c'est la suprême conséquence de l'opinion de Montaigne. Ce n'est pas le contredire, bien au contraire, que d'affirmer qu'il n'y a qu'une psychologie de valable, celle qui ne sépare pas l'intelligence humaine de l'intelligence animale. Il est possible, selon les plus récentes études sur la matière vivante, que nous ne soyons que des machines chimiques. Tout n'est que chimie dans la nature, dont, redisons-le, nous ne sommes qu'un des atomes.

REMY DE GOURMONT.

[texte communiqué par Mikaël Lugan]