J'ai enfin trouvé, dans un journal scientifique, la Nature, une bonne étude sur cette question de la digue du Mont-Saint-Michel qui, tous les ans, inspire à des artistes et à des littérateurs bien intentionnés tant de propos inutiles. Je connais d'ailleurs assez bien le problème et je suis, depuis mon enfance, familier avec l'ancienne île de pierres sculptées. Vers 1856, une concession de 2800 hectares fut accordée à une société dans la baie du Mont-Saint-Michel. Ces hectares n'étaient pas même du sable un peu consistant, un peu rassis, mais alternativement de l'eau et des sables mouvants. Ils formaient un triangle dont la base idéale, touchant au mont isolé, partait de l'embouchure de la Sélune, au-dessous d'Avranches, pour se diriger à travers presque toute la baie vers la chapelle Sainte-Anne, au-dessus de Dol. Ses deux côtés, fort irréguliers, avaient leur sommet à la jonction du rivage et de la rivière de Couesnon, au nord de Pontorson. Il s'agissait de chasser la mer de ce vaste espace, d'y instituer un sol, d'y faire pousser de l'herbe. Pour cela on entreprit la construction, non pas d'une digue, mais de deux digues, l'une maintenant le cours rectifié du Couesnon et se dirigeant du rivage sud vers la mont, l'autre rejetant vers le nord les deux capricieuses rivières la Sélune et la Sée, qui, à l'est, se jettent dans la baie par d'assez profonds estuaires. Ce fut un travail prodigieux qui, après plus de cinquante-cinq ans, n'a pas encore donné tous ses résultats, mais il ne s'en faut guère. En brisant le flot de la marée montante, les dunes précipitent le dépôt de ce limon, appelé tangue, que la mer balaye sur de larges espaces, apporte avec elle et, avant les digues, remportait en grande partie avec son mouvement de reflux. Il est pourtant certain, car c'est un phénomène visible sur toutes ces côtes, que les digues n'ont été qu'un adjuvant au travail naturel des marées. Si l'homme n'avait pas touché à la géographie de la baie, sa transformation en plaine herbeuse eût été plus lente, mais elle se serait faite néanmoins au cours des siècles. Les digues ont seulement hâté une modification géologique heureusement inévitable, et qui semble n'être qu'une des phases de la grande marée qui, alternativement, couvre et découvre, le long des siècles, les rivages de la France. Jadis, et il y en a encore des souvenirs et des traces, la baie du Mont-Saint-Michel était infiniment plus vaste qu'avant 1855 ; elle devait s'avancer jusque vers les premières maisons de Pontorson, peut-être jusqu'au Mont-Dol, qui pourrait bien avoir été, dans les temps passés, une île dominant de larges espaces marins, jusque vers Saint-Malo.

Quand les Hollandais, qui ont déjà conquis une partie de leur pays sur la mer, parlent de dessécher le Zuider-Zée, on trouve cela admirable, mais quand les Français tentent de solidifier la baie du Mont-Saint-Michel, ils ne recueillent que des injures !

Les entreprises sont cependant du même ordre. Toutes les deux sont intelligentes et avantageuses, quoique dans des proportions différentes. Quelle est donc la cause de telles divergences ? L'ancien nom du Mont-Saint-Michel « au péril de la mer », tout simplement. On souffre que l'île magique soit, dès à présent, devenue une presqu'île, on redoute que les moutons, qui déjà paissent à trois cents mètres des remparts, n'entourent bientôt la merveille de leur flot monotone et utilitaire. « Si aucune mesure efficace n'intervient, dit M. Bernard, dans l'article cité plus haut, il est facile de calculer que, dans une vingtaine d'années, le problème, posé en 1156, sera complètement résolu et le Mont-Saint-Michel s'élèvera entouré de champs cultivés. » Voilà donc le désastre. Mais si au lieu de vingt ans, on disait : « Dans cinq ou six siècles... », en serions-nous aussi vivement touchés ? C'est peu probable. Disons-nous donc, encore une fois, que la compagnie des polders n'a fait que nous rendre contemporains d'un événement qui devait arriver dans la suite des temps, par nécessité géologique, et n'y pensons plus. Quand on connaît les côtes basses du littoral de la Manche, on se rend compte que les gains de la terre sur la mer se font partout, autour de l'embouchure des petites rivières ; partout la mer se retire et partout les sables qu'elle a délaissés se couvrent d'herbes et de moutons, de champs d'avoine, de champs de pommes de terre. C'est une compensation aux falaises que, plus au nord, elle dévore avec un appétit fort régulier.

Cela n'empêche pas de se reporter au temps passé et de rêver du vieux Mont-Saint-Michel. Je l'ai connu avant que la digue de Pontorson fût commencée, alors que celle de la Roche-Lodin se débattait encore contre les premières difficultés ; je l'ai connu avant les restaurations, avant les touristes, avant les hôtels, quand il se dressait nu et inconnu dans les grèves et dans les flots, quand c'était une expédition que d'aller là, quand il fallait louer une voiture et un guide qui vous faisait peur des sables mouvants, quand cela valait la peine, enfin. Le Mont-Saint-Michel, j'en ai fait le tour en barque, au clair de la lune, avec des marins qui chantaient des complaintes bretonnes, et je nommais par leur nom les tours et les poternes à mesure qu'elles passaient sous nos yeux. Si quelqu'un devait regretter le vieux Mont-Saint-Michel, c'est moi, mais je ne regrette jamais rien. J'ai trop de philosophie : les choses comme les hommes doivent subir leur destinée. Seulement, je n'y vais plus, depuis que tout le monde y va. Est-ce que je retrouverais ma vieille chambre qui ouvrait sur les remparts, où je pouvais me promener une partie de la nuit et regarder le flot monter d'une poussée rapide et entourer en quelques instants les murailles qui sonnaient sous ses coups !

J'ai vu les ruines du vieux cloître où poussaient des herbes folles, le vieux cloître dolent si gracieusement refait en sucre blanc, comme par un confiseur, la rude salle des Chevaliers aux Peintures effacées (maintenant elles sont toutes neuves), le cachot de Barbès, grand comme une cage, la Merveille froide et nue, où les siècles sommeillaient dans le silence !

Pour moi le Mont-Saint-Michel n'est plus qu'une vision. La première fois que j'y suis allé, c'était à pied, à travers les grèves. Au moindre bruit, à la moindre flaque d'eau miroitant au loin, on croyait voir le flot se gonfler. On consultait sa montre pour se rassurer. La dernière fois, c'était par la digue où les rails déjà étaient posés. Entre ces deux étapes, j'y ai passé bien des jours, même l'hiver dans la tempête. Je ne le reverrai plus, et c'est beaucoup moins la digue, après tout commode, qui m'en éloigne, que l'amas et la stupidité des touristes. Il est triste qu'une belle chose n'acquière toute sa beauté que par l'admiration des hommes, et que cette admiration créatrice devienne si vite indiscrète. Mais tout est contradictoire. C'est une nécessité de vie. La foule gâte le Mont-Saint-Michel et sans la foule il vivrait à peine.

La Dépêche, Toulouse , 23 janvier 1911 (article reproduit par van Bever dans La Normandie, « La France pittoresque et artistique », Vald. Rasmussen, 1929).