XI

1er janvier [1906]

La Gloire

M. DESMAISONS. — Si j'étais un écrivain, et un écrivain médiocre, naturellement, j'aurais lu avec bien de l'attendrissement les journaux de la semaine passée.

M. DELARUE. — Et pourquoi donc ?

M. DESM. — N'ont-ils pas célébré, avec une abondance ingénue, les mérites de M. Paul Meurice ? Quelles promesses pour moi-même, lues entre ces lignes ardentes ! Il suffit d'écrire, me serais-je dit, d'écrire n'importe quoi, puis de survivre : à soixante-dix ans, c'est la célébrité ; à quatre-vingts, c'est la gloire ; à quatre-vingt-dix, l'apothéose.

M. DEL. — Meurice avait encore d'autres avantages que l'ancienneté. Il s'était logé en garni dans le nom de Victor Hugo. Ah ! l'habile homme et quel modèle pour ceux qui se sentent incapables d'édifier leur propre maison, ne fût-ce qu'une cabane dans un terrain vague !

M. DESM. — Vivre quatre-vingt-cinq ans, c'est déjà fort adroit. Son art a été de durer assez longtemps pour avoir pu réenterrer Hugo cinq ou six fois. A chacune des gerbes posthumes du grand moissonneur de vent, on faisait une cérémonie nouvelle, Meurice conduisait le deuil, M. Claretie pleurait encore une fois et M. Roujon, avec l'air qu'il faut, disait : « Messieurs, quand il vous fera plaisir. » Ainsi nous eûmes les funérailles solennelles des Quatre vents de l'esprit, du Post-scriptum de ma vie. On incinérait, cela faisait de la fumée et M. Meurice apparaissait au finale, comptant les gluis de la gerbe future.

M. DEL. — Je crois qu'il avait une certaine naïveté d'âme.

M. DESM. — Sans doute, mais jointe, comme il est ordinaire, à une certaine rouerie. Il sentait bien que sans Victor Hugo, il n'était rien. De là, tant d'amour. Il poussa l'adresse jusqu'à s'oublier soi-même, feinte admirable. En n'étant plus l'auteur de Struensée, il devenait un peu l'auteur d'Hernani. Ainsi un vieil huissier répond au solliciteur : « Nous examinerons votre affaire. » Au reste, logé par hasard dans Hugo, il aurait habité aussi volontiers dans Dumas, dans Musset ou dans George Sand, ou encore dans Michelet. C'était le Bernard l'hermite des grandes renommées. Si un cataclysme l'avait chassé de sa coquille, il en eût cherché une autre...

M. DEL. — Peut-être pas. Savez-vous le mot qui me vient à l'idée ? c'était une veuve.

M. DESM. — C'était une veuve. Et il en avait, dit-on, la jalousie. Je crois cependant qu'il eût changé de veuvage, au besoin. Grande différence avec une veuve Michelet.

M. DEL. — S'il a été une meilleure veuve que Mme Michelet, c'est ce que l'on saura quand les manuscrits de Victor Hugo seront mis à la portée des curiosités critiques. Les veuves ont des idées si singulières ! Voyez l'histoire de Pascal dont la veuve fut Port-Royal, et comme ses Pensées furent transcrites avec fidélité ! La veuve se fait de son mari une image qu'elle se met à réaliser dès qu'il n'est plus. Je pense que la plupart des veuves aiment beaucoup plus leur mari, dès qu'il est mort. Il arrive malheureusement qu'elles l'aiment trop et que, comme Mme Michelet, elles lui mettent, avec innocence, un corset et une perruque, croyant bien faire.

M. DESM. — C'est-à-dire croyant qu'on ne s'en apercevra pas, ou qu'on ne dira rien. Habituées à l'indulgence, les femmes comptent d'abord que l'on feindra de tomber dans leurs feintes.

M. DEL. — Cela leur donne du répit, et le temps de se retourner.

M. DESM. — Je les aime de ne tenir aucun compte du principe de vérité. Quand elles réfléchissent avant d'agir, c'est pour se demander si ce qu'elles vont faire leur est utile, à elles ou à qui elles aiment ; et c'est cela qui met tant de diversité dans leurs actions, car l'utile de demain ne sera peut-être pas celui d'aujourd'hui, tandis que la vérité... Pourquoi me regardez-vous ainsi ?

M. DEL. — C'est que j'aurais voulu finir votre phrase.

M. DESM. — Allez !

M. DEL. — ... est absolue, invariable, indépendante de toutes les conditions de lieu, de temps et de circonstances.

M. DESM. — Diable ! Vous jouez de la flûte comme un professeur de philosophie ! Où avez-vous lu cela ?

M. DEL. — Dans un discours politique.

M. DESM. — Vous faites de jolies lectures !

M. DEL. — Quoi ! La politique, n'est-ce pas la partie comique des journaux ? Quoi de plus drôle que première page du Temps ?

M. DESM. — Vous n'êtes pas sérieux. Prenez exemple sur M. Paul Meurice. Voilà un homme peu enclin à la plaisanterie. Avec quelle conscience, tout en vénérant George Sand, il rédigeait d'excellents drames remplis jusques aux bords de capes et d'épées. Il mettait tout en drames, Jeanne d'Arc et Colin-Tampon, Don Juan et Indiana. Quel homme ! comme l'a si bien dit M. Claretie : « Il avait classé neuf mille lettres d'amour de Juliette Drouet. Un monde ! Mais ces vieillards taillés dans le roc sont faits pour soulever des mondes. »

M. DEL. — Je le goûte beaucoup, ce M. Claretie. Nul n'a jamais eu, à ce degré, l'art de dire volontairement des bêtises. Et c'est ainsi que l'on arrive. Le raisonnement est bon : « Le monde est bête ; cependant il faut lui plaire ; il faut donc, pour lui plaire, dire des bêtises : disons des bêtises. » C'est le système des hommes politiques. J'estime que ce n'est pas un mérite médiocre que de l'avoir transporté dans la littérature. Cela a fermé le cercle et nous pouvons vivre désormais, pareils aux immortels, enfermés dans un nuage bien opaque et qui ne laisse filtrer jusqu'à nous ni un rayon de soleil, ni une idée, ni un sentiment.

M. DEL. — C'est à mon tour de vous trouver bien injuste, ou bien amer.

M. DESM. — Il faut devenir amer ou devenir fou. Je suis moins égoïste que vous ne croyez, et j'éprouve parfois une grande tristesse à réfléchir sur la condition du peuple. Vit-on jamais, même aux temps théologiques, une si forte conspiration contre l'intelligence populaire. Pas un fait, pas un homme n'est mis à sa place. Alors que l'on sait que telle compagnie littéraire, ayant un prix à donner, eut beaucoup de mal à trouver un livre, au point de désespérer jusqu'à la dernière journée, les journaux annoncent que les chefs-d'œuvre arrivent par charretées au marché des livres. Pour compenser le critique qui dénigre par système tout livre nouveau, quel qu'il soit, voilà celui pour qui toute nouveauté est une merveille. C'est le charmeur d'oiseaux. Son ambition est d'en rassembler des volées autour de ses gestes d'appel, et son bonheur est de les sentir, après leur avoir donné la becquée, fienter par reconnaissance sur ses épaules ou sur son chapeau...

M. DEL. — Vous n'êtes content de rien.

M. DESM. — Il y a des jours où je voudrais réformer le monde, j'ai quelquefois des besoins de logique.

M. DEL. — La logique conduit à l'utopie.

M. DESM. — Je le sais. Aussi, je me chapitre moi-même, — et je finis par rire. Je crois, voyez-vous, que nous prenons encore trop de choses au sérieux. A force de vivre parmi les livres, parmi la matière imprimée, nous avons donné à la littérature une importance qu'elle n'a pas. Un jugement ridicule nous froisse. Qu'importe à ce cocher qui, sur son siège, lit le même journal que nous ? Et ce cocher, c'est notre maître, c'est le nombre. Quand on nous dit que M. Paul Meurice fut un grand homme, pourquoi ne pas l'admettre ? En quoi cela nous gêne-t-il ? Et si la gloire est distribuée mal à propos, y a-t-il à cela un grand mal ? Et si même on chargeait le sort de choisir les noms des hommes illustres destinés au bronze, y aurait-il de quoi nous fâcher ? Un Augier de plus ou de moins, la belle affaire ! Tous les jours, je me dis que je vais devenir optimiste et accepter joyeusement, comme Candide, les coups du destin...

M. DEL. — Mais vous n'y arriverez jamais.

M.. DESM. — C'est votre faute. Vous me faites peur. Je crains votre jugement.

M. DEL. — Mais je serai enchanté de vous savoir heureux.

M. DESM. — Le serais-je, si je devenais optimiste ? Peut-être que je me mépriserais ?

M. DEL.— Allez ! vous êtes incurable.

M. DESM. — Non, non, je me corrigerai, vous verrez. J'ai de très bons raisonnements en réserve. Le meilleur, c'est que je suis, au fond, tout à fait désintéressé sur les questions qui me mettent le plus colère. Je ne les comprends même pas. Aussi, la gloire ? Devenir un grand homme, ou rien du tout, quand on est mort, qu'importe !

M. DEL. — Cela importe tant que l'on vit, par le sentiment que l'on éprouve. La gloire est posthume, mais la jouissance en est anticipée.

M. DESM. — Oui, mais cette jouissance n'en est une que si la réalité présente la permet. Quelle consolation un inconnu mourant à l'hôpital peut-il trouver dans l'idée qu'après sa mort on lui rendra justice ?

M. DEL. — Il me semble que cette justice lui est rendue, du moment qu'il le croit et qu'il s'en repaît et qu'il s'en console.

M. DESM. — Bien. Mais s'il s'est trompé, si la postérité ne ratifie pas ce jugement qu'il portait sur lui-même, cette confiance qu'il avait en elle ?

M. DEL. — Cela n'a aucune importance. Le fidèle qui croit aller au ciel ne va nulle part, cela est bien certain, puisque les morts sont morts. Et que l'on en fasse, dans la suite, un saint, ou que l'on croie à sa damnation, ce sont des décisions ou des opinions sans aucune importance pour lui, puisqu'il n'est plus.

M. DESM. — On est ce que l'on croit être ou ce que l'on croit devenir ?

M. DEL. — Cela me semble évident.

M. DESM. — Chacun peut donc, si cela lui plaît, se décerner la gloire future ?

M. DEL. — La plupart des écrivains n'y manquent pas. Ils disent que cela les console des injustices présentes.

M. DESM. — Singulière consolation.

M. DEL. — Ils sont ainsi faits.

M. DESM. — Ils sont fous.


XII

15 janvier [1906]

Le Patriotisme

M. DELARUE. — Quels fanatiques !

M. DESMAISONS. — Sans doute, mais le fanatisme est un état d'esprit qui peut avoir des causes curieuses.

M. DEL. — C'est curieux plus tard, pour les historiens.

M. DESM. — C'est encore bien plus curieux pour les témoins de la crise.

M. DEL. — Cela ne m'intéresse nullement. J'ai déjà lu tout cela, et en meilleur style.

M. DESM. — Où donc ?

M. DEL. — N'a-t-on pas traduit, il y a quelques années, au temps des grandes manifestations anarchistes, les Actes de saint Maximilien, martyr ? Vous ne vous souvenez pas ? C'est l'histoire d'un jeune Romain qui refuse d'être soldat, parce qu'il est chrétien. Il raisonne comme M. Hervé, avec un entêtement inhumain. Il ne veut pas se battre pour l'empereur, mais il se battrait volontiers pour son Dieu. Sa patrie est au ciel, etc. Remplacez dans ce morceau édifiant les mots chrétien, Dieu, ciel, par les mots socialisme, humanité, prolétariat, et vous avez un épisode de notre dernière Cour d'assises. Maximilien faisait certainement de la propagande antimilitariste : il écrivait sur les murs, s'il savait écrire.

M. DESM. — C'est de l'érudition, plutôt que du raisonnement, cela. Encore qu'il y ait des ressemblances entre les chrétiens primitifs et les socialistes, laissons les chrétiens. Ignorons l'histoire. L'histoire est un vieux rideau que l'on tire sur le présent. Ceux-là seuls, peut-être, comprennent quelque chose à la vie, qui ignorent ou qui veulent ignorer les drames d'autrefois. Croyez-vous qu'une question soit résolue par le fait qu'elle s'est déjà présentée ? Nous sommes toujours, depuis qu'il y a des hommes et des sociétés, devant les mêmes problèmes, c'est convenu. Mais alors, l'étude du passé est inutile. Il ne nous paraît même si semblable au présent que par notre impuissance à le reconstituer selon ses formes véritables. Le présent ne nous apparaît déjà que selon un dessin fort obscur : qu'en doit-il être de ces temps lointains, qui ne nous sont connus que par quelques inscriptions équivoques et par les commentaires de quelques historiens médiocres, soumis aux plus tristes préjugés ? C'est la nuit.

M. DEL. — Cependant, il y a des analogies.

M. DESM. — Les chrétiens de Rome méprisaient la patrie romaine et tendaient tous leurs désirs vers la patrie céleste. Il n'est plus question, aujourd'hui, de la patrie céleste, et les socialistes qui vous paraissent ressembler tant aux premiers chrétiens ne ressemblent, en réalité, qu'à eux-mêmes.

M. DEL. — Ne savez-vous pas que les expressions de patrie céleste, d'immortalité de l'âme, etc., sont des interpolations ? Les premiers chrétiens entendaient, tout ainsi que les socialistes, un bonheur parfaitement terrestre et saisissable. Leur Dieu devait descendre un jour, établir sur la terre un empire de félicité. Un des grands bonheurs qu'ils se promettaient, c'était le massacre général de leurs ennemis ; et comme ils étaient presque tous de la basse classe, cela ressemble beaucoup à la joie future d'étripailler les bourgeois qui enivre si fort les socialistes.

M. DESM. — Là, pour comprendre le passé, vous lui donnez le masque du présent ! Que vous disais-je ? Oubliez l'histoire.

M, DEL. — Cela n'est pas facile.

M. DESM. — Il le faut. Ou, du moins, limitez votre science historique à la période que vous pourriez connaître par la seule tradition. C'est un effort que l'on peut demander à un homme intelligent, puisque M. Hervé en a été capable, lui qui a fait métier d'historien. Faites-vous, comme lui, un cerveau populaire, une personnalité sans racines intellectuelles ou sentimentales dans le passé. Supposez que vous sortez de la nuit. Avant le jour où vous vivez et qui est encore une sombre aurore, c'était la nuit noire. L'esclavage pesait sur les hommes muets. Il y eut une première révolte et inutile. L'esclavage a repris aussi lourd, peut-être plus lourd. Il s'agit de faire une nouvelle tentative ; il s'agit de conquérir le bonheur définitif, immuable.

M. DEL. — Le règne du Seigneur. Nous sommes toujours au troisième siècle.

M. DESM. — Du tout, j'ignore en ce moment tous les siècles, sauf le vingtième et la fin du dix-neuvième. La terre est un damier, mais de cases inégales. Le territoire de chacune de ces cases est habité par deux sortes d'hommes : les maîtres, les esclaves. Parcourez successivement toutes les cases, partout vous verrez ces deux classes : les maîtres, les esclaves. Cependant, en chacune de ces cases, maîtres et esclaves parlent un même langage, ont des manières de penser communes, une nuance de visage qui les différencie des habitants des autres cases. De ces différences et de la difficulté de se comprendre naissent des haines entre les groupes qui peuplent chacune des cases, et les habitants d'une même case ont acquis, au cours des siècles, l'habitude de s'unir et de montrer les dents tous à la fois, esclaves et maîtres, dès qu'une case voisine remue ou grogne.

M. DEL. — Est-il besoin d'une image si compliquée pour exposer l'état des nationalités dans le monde ?

M. DESM. — L'image est très simple, au contraire, vous allez voir. Il s'agit donc d'un jeu. Chaque case est occupée, si vous le voulez bien...

M. DEL. — Je vous en prie, jouons.

M. DESM. — Chaque case est donc occupée, puisque vous le permettez, par un cavalier et un fou, un maître et un esclave. L'un et l'autre ont des droits fort inégaux, comme leurs noms l'indiquent ; l'un commande et l'autre obéit, l'un travaille et l'autre s'amuse ; néanmoins, ils ont le même devoir, qui est de tenir tête aux groupes de fous et de cavaliers qui peuplent les autres cases ; il y a des alliances entre cases ; la guerre est souvent générale ; il y a des cases pacifiques : il y en a que l'on méprise, parce que ce sont des déserts ; cependant, les déserts mêmes excitent des convoitises, depuis que la population augmente ; il y a de petites cases auxquelles personne n'ose toucher, parce qu'elles sont convoitées par plusieurs cases puissantes, etc. Enfin, toutes ces cases, à peu d'exceptions près, vivent sur le pied de guerre, d'un bout à l'autre du damier.

M. DEL. — Jusqu'ici le jeu est connu.

M. DESM. — Oui, mais voici la nouvelle marche des pièces. Les fous de chaque case ont cru s'apercevoir que, quoi qu'il arrive, leur sort ne s'améliorerait jamais. Se faire tuer dans l'industrie et se faire tuer dans la guerre, tel est, disent-ils, notre sort alternatif. Vainqueurs ou vaincus, nous demeurons toujours des serfs et les cavaliers qui nous mènent demeurent toujours nos maîtres. Le jeu est absurde, le jeu est mauvais. Changeons les règles. Dorénavant, les fous de toutes les cases, au signal du jeu, se lèveront, non pas contre les fous des cases voisines, mais contre tous les cavaliers, indistinctement, et d'abord, cela est clair, contre ceux qui sont leurs maîtres immédiats. Ce sera toujours la guerre, pour commencer, mais une guerre selon des règles toutes neuves et bien plus amusantes. Comme chaque fou aura son ennemi sous la main, son ardeur au combat sera plus vive, les coups seront plus sûrs. Ensuite, les fous entre eux fraterniseront ; car ils n'ont pas de haine les uns pour les autres, ne se connaissant pas. Voilà le jeu.

M. DEL. — Il est naïf.

M. DESM. — L'autre aussi. Tout jeu social est naïf. Il ne faut jamais jouer que pour soi. Les prolétaires peuvent gagner, mais que gagneront-ils ? Rien. Après une nouvelle révolution, ou bien la société se referait une tête, ou bien elle resterait décapitée. Dans le premier cas, rien de changé. Dans le second, la misère universelle et une régression, peut-être rapide vers la barbarie. Beaucoup de peuplades, qu'on appelle primitives sont en état de dégénérescence. Il y a toujours eu, en France, possibilité pour tous de s'élever à tout. Beaucoup des compagnons de Guillaume le Conquérant étaient des voleurs de grands chemins ; ils ont fait souche de lords et de baronnets. Parmi les héros du combat des Trente, il y avait des vilains : le serf Gerbert devint pape en l'an mil ; Lulli fut marmiton et Jean-Jacques, domestique. Le jour où chacun serait inévitablement enfermé dans une médiocrité honorable et nourrie, un ennui immense abrutirait promptement l'humanité. Les exceptions, il est vrai, ne touchent plus la foule, depuis qu'elle a pris conscience de sa force et qu'elle veut mener le monde. Elle se présente telle qu'elle est, telle qu'une assemblée de médiocres parfaitement conscients de leur médiocrité individuelle et de leur puissance collective. L'Idéal de ces pauvres gens sera peut-être un jour l'idéal humain. Les ouvriers intelligents y seront sacrifiés aussi bien que les riches stupides. Il est possible qu'il soit réservé aux collectivistes de réaliser le rêve chrétien : une vie honnête et plate sous une loi infrangible, une épouvantable fraternité, la promiscuité éternelle. Quelle place voulez-vous faire au patriotisme dans une pareille société ? Le patriotisme de quoi, puisque les hommes n'auront plus qu'une vanité, celle d'être bien semblables les uns aux autres, et qu'une peur, celle de paraître présenter quelque semblant de supériorité ? Il commence à n'être pas très facile d'être patriote en France. Quoi : aller risquer sa vie pour défendre feu M. Loubet, sous les ordres d'un brave généralissime octogénaire ou de ces amiraux nationalistes qui, dès qu'ils parlent, nous forcent à admirer M. Pelletan ?

M. DEL. — Mauvais principe, vulgaire manière de voir. Je pense comme Vigny : « On ne doit avoir ni amour ni haine pour les hommes qui gouvernent.. On ne leur doit que les sentiments qu'on a pour son cocher : il conduit bien ou conduit mal, voilà tout. »

M. DESM. — Idée d'aristocrate. On a enseigné le mépris au peuple. Les journaux ont trop vulgarisé la connaissance de la politique et surtout celle des hommes politiques. Entre le peuple et l'idée de patrie, on a élevé je ne sais quelle barrière hideuse faite de personnages grotesques, méchants ou bêtes. C'est dommage ; mais le mal est fait, il n'y a plus d'enthousiasme.

M. DEL. — Une guerre réveillerait le patriotisme endormi.

M. DESM. — Je le crois, mais faut-il désirer qu'on en vienne là ?

M. DEL. — Je ne le désire pas, mais cela viendra tout seul.

M. DESM. — Peut-être. Et après ? La crise recommencerait trente ans plus tard. Je suis persuadé que le jeu que je vous ai décrit se jouera un jour ou l'autre.

M. DEL. — Vous ne m'avez pas laissé parler de l'histoire passée, je ne vous laisserai pas parler de l'histoire future.

M. DESM. — Soit, mais avouez que, depuis dix ans, le patriotisme a beaucoup diminué en France.

M. DEL. — C'est vrai, mais je crois aussi que l'esprit de contradiction y est pour beaucoup. Si le patriotisme est une religion, moins on en parlera et plus son empire sera fort. Si l'on y tient, le défendre est la pire des sottises. Les derniers apologistes du christianisme ont blessé la religion bien plus profondément que Voltaire. Tel qui a perdu la foi en lisant le Génie du Christianisme la regagnerait peut-être en lisant les Enigmes de l'Univers, de M. Haeckel.

M. DESM. — J'avoue qu'au temps de la gloire de M. Déroulède le patriotisme me tourna sur le cœur.

M. DEL. — Et depuis ?

M. DESM. — Depuis, je regarde, j'écoute, j'observe, je vis et parfois je cherche à comprendre la vie.

D. DEL. — Et vous la comprenez ?

M. DESM. — Rarement.


XIII

1er février [1906]

Les Hérissons

M. DESMAISONS. — Quel est ce papier ?

M. DELARUE. — Oh !

M. DESM. — Quoi ? Qu'avez-vous ?

M. DEL. — Oh !

M. DESM. — Enfin ?

M. DEL. — Ecoutez !

M. DESM. — Encore vos journaux ? Non.

M. DEL. — Je vous en prie.

M. DESM. — Non.

M. DEL. — Vingt lignes.

M. DESM. — Non.

M. BEL. — Dix.

M. DESM. — Rien.

M. DEL. — Vous avez tort. Cela en vaut la peine.

M. DESM. — Quelque sottise.

M. DEL. — Sans doute.

M. DESM. — Je vous plains.

M. DEL. — De quoi ?

M. DESM. — De faire le chiffonnier.

M. DEL. — Je ne comprends pas.

M. DESM. — Vous aurez encore été remuer quelque panier d'épluchures ?

M. DEL. — Précisément.

M. DESM. — Et vous êtes tout suffoqué !

M. DEL.— De joie.

M. DESM. — Je vous ai cru en colère.

M. DEL. — J'étais ému. J'étais content, et je voulais vous faire partager mon plaisir.

M. DESM. — Ah !

M. DEL. — Mais vous m'avez si mal reçu...

M. DESM. — Croyez-vous ?

M. DEL. — J'en suis sûr.

M. DESM. — Allons, voyons votre papier.

M. DEL. — Non.

M. DESM. — Lisez.

M. DEL. — Non.

M. DESM. — Vous en mourez d'envie.

M. DEL. — Je ne lirai pas.

M. DESM. — Vingt lignes.

M. DEL. — Il n'y en a que dix.

M. DESM. — J'écoute, mon cher ami.

M. DEL. — Mais je ne lis pas.

M. DESM. — Nous allons donc rire un peu.

M. DEL. — C'est très drôle, en effet. Très drôle pour moi, mais vous êtes si difficile... Que pensez-vous de M. Fallières ?

M. DESM. — Grâce !

M. DEL. — N'est-ce pas un citoyen fort remarquable ?

M. DESM.— Je ne me connais pas en citoyens.

M. DEL. — Un bon sénateur ?

M. DESM. — You area senator.

M. DEL. — Un excellent viticulteur ?

M.. DESM. — Je ne bois plus de vin.

M. DEL. — Un délicieux orateur ?

M. DESM. — Je n'aime pas l'éloquence.

M. DEL. — Un...

M. DESM. – Allons, lisez-moi votre papier, mon cher ami.

M. DEL. — Hum ! c'est que c'est un peu grossier...

M . DESM. — Je me résigne.

M. DEL. — Un peu méchant.

M. DESM. — Tant mieux.

M. DEL. — Et très bête.

M. DESM. — Tant pis.

M. DEL. — Au demeurant, très comique.

M. DESM. — Nous verrons bien.

M. DEL. — « Je n'ai pas eu de peine à démontrer, l'autre jour, que les plus artistiques pages qui aient été écrites en français depuis une quinzaine d'années sont peut-être celles que M. Georges Hérelle nous a présentées comme des traductions de l'italien ou de l'espagnol. Ce n'est pas la première fois, dans l'histoire de notre littérature, qu'un traducteur offre des modèles de style aux écrivains qui s'intitulent modestement des « créateurs ».

M. DESM. — Le morceau est bon. «... Modestement des créateurs. » Le morceau est bon. Le dépit, l'envie, la haine donnent quelquefois de l'esprit aux plus tristes cuistres. Recommencez, je vous en prie.

M. DEL. — « Je n'ai pas... qui s'intitulent modestement des créateurs. »

M. DESM. — Il me semble que la modestie conviendrait surtout à l'honorable M. Hérelle. Excellent homme de traducteur, pourquoi le ridiculiser ? Il traduit soigneusement, ce qui est rare, et il écrit en bon français, ce qui est encore plus rare. Laissé à sa place, au premier rang parmi les utilités, il faisait très bonne figure... Mais le morceau est de...

M. DEL. — Vous l'avez deviné, voyons ?

M. DESM. — Quel autre est aujourd'hui capable d'avouer aussi follement sa tristesse d'être méprisé ? Car il y a de la folie là-dedans, et il y a de la tristesse. La tristesse de l'impuissant qui regarde les yeux ironiques de sa maîtresse...

M. DEL. — ... Et qui se venge en lui disant des injures, qui exalte devant elle la beauté, la jeunesse et l'habileté d'une rivale. Tristesse grossière !...

M. DESM. — Sans doute, mais il est vraiment bien amusant de pouvoir prendre ainsi sur le fait les mouvements rapides des passions. J'aime ces hommes incapables d'une complète dissimulation et qui, comme la civette ou le putois, laissent, toujours après eux des signes certains de leur passage. C'est en étudiant, les maladies de l'esprit que M. Ribot a renouvelé la psychologie normale. C'est en étudiant les maladies de l'âme (au sens ancien de centre des passions), que l'on arrive à se faire une idée de l'honnête homme.

M. DEL. — Oui, il y a de la méchanceté dans le petit pamphlet dont je vous ai lu l'entrée en matière, mais j'estime qu'il y a encore bien plus de sottise. Réfléchissez bien : quinze ans ! C'est M. Hérelle qui, depuis quinze ans, a écrit les meilleures pages françaises. Quinze ans : cela comprend quelques-uns des meilleurs ouvrages de M. Huysmans et de M. Anatole France, de Jules Laforgue ; cela comprend presque tous les écrits des symbolistes et de leurs contemporains : Maeterlinck, Henri de Régnier, Maurice Barrès, Paul Adam, Charles Maurras, Jules Renard, les écrits de tous ceux enfin parmi lesquels la postérité choisira les représentants d'une époque qui n'a pas été, il semble, sans activité artistique ou cérébrale. Vraiment, vouloir jeter le discrédit sur tous ces écrivains, au profit du seul M. Hérelle, cela me paraît bête, tout uniment. Et savez-vous qui il cite parmi les grands auteurs étrangers mis ou dignes d'avoir été mis en si beau langage par ce professeur inoccupé ? Mathilde Serao.

M. DESM. — C'est comique. Avez-vous quelquefois songé à la gloire qu'aurait chez nous tel ou tel de nos écrivains demeurés obscurs ou contestés, si le ciel l'avait fait naître en Italie ou en Norvège ? Ah ! terre trop hospitalière, terre trop féconde aussi ! Il y a en France une telle abondance de talents (en comparaison de la stérilité universelle) que, troublés par l'embarras du choix, nous prions les traducteurs de nous départager. Rien à dire, quand on nous apporte M. d'Annunzio, qui va de pair avec quelques-uns de nos meilleurs talents, mais croyez-vous sérieusement, que Mme Serao soit bien supérieure à quelque Georges de Peyrebrune, ou que M. Fogazzaro surpasse infiniment nos René Bazin ? Méfions-nous de ceux qui posent cet honnête Italien en rival de M. Bourget : ce sont des envieux ou des sots.

M. DEL. — Je penche pour la sottise. J'ai connu un ancien libraire, un homme de sens, aurait-on cru, grand liseur, et qui avait deux admirations : Albert Delpit et Villiers de l'Isle-Adam.

M. DESM. — L'accouplement d'Annunzio et Serao fait le même effet aux Italiens cultivés. Je crois d'ailleurs que le vrai sens littéraire est très rare. Rappelez-vous le « Gœthe et Schiller » des professeurs de littérature. Songez à ceux pour qui Augier est un maître et Scribe un dieu, à ceux qui, dédaignant Stendhal, exaltent Alexandre Dumas. Un professeur, en ce moment même, injurie Stendhal sous la direction de M. Brunetière : « Lucien Leuwen, dit-il, c'est de la littérature de cabanon. » Cet homme, amène et pieux, sans doute, appelle le Rouge et le Noir « un roman baroque » .

M.DEL. — Le sens littéraire s'atrophie en France, cela est évident. Mais comment en serait-il autrement, quand les guides de la bourgeoisie dans ses lectures sont les Doumic et les Deschamps ?

M. DESM. — Vous êtes prompt à désespérer. La vie est un spectacle. Il faut des traîtres dans une tragédie, il faut, dans une comédie, des bouffons. « Que m'importe, disait Rivarol, que quelques oisons femelles me jugent nonchalamment en jouant au loto ? » Qu'importent à la philosophie, à la littérature, à la pensée et à l'art le dédain subalterne de quelques pauvres d'esprit ? Ce!a empêche-t-il les initiés, tout comme les cœurs simples, de se réjouir, parmi la beauté des œuvres, des femmes et des fleurs ? Et s'il y a une bête sur la rose, vous la secouerez d'un coup d'ongle, et vous n'y penserez plus. M. Deschamps pense-t-il nous dégoûter de notre beau jardin, parce qu'il y jette quelques crapauds tous les dimanches ? Nous ne sommes pas si dénués, et il nous suffira d'entretenir dans le jardin quelques hérissons.

M. DEL. — Excellente idée. J'en ai mis un couple dans mon jardinet, et il est maintenant très propre.

M. DESM. — Vous voyez : les harmonies de la nature !

pp. 113-120


XIV

15 février [1906]

L'Honneur d'Elvire

M. DELARUE. — Et puis après ?

M. DESMAISONS. — Après ? Il y a qu'Elvire m'a beaucoup ému, quand j'étais un jeune homme sentimental, et que je tiens à mon souvenir. Je désire qu'elle ait été une femme honnête, c'est-à-dire qu'elle ait favorisé son amant de toutes ses forces, de tout son cœur, de tout son corps. Les amantes platoniques sont toujours un peu méprisables.

M. DEL. — Alors la chasteté, la vertu ?

M. DESM. — La vertu est un vice secret.

M. DEL. — Dire que c'est peut-être vrai !

M. DESM. — C'est vrai presque toujours. Le mystère des Récamier, ce sera la froideur, si vous voulez, ou une tare physique, pour rester dans la légende ; mais le mystère des Elvire, quel sera-t-il, s'il y a un mystère ? Les platonistes oublient vraiment trop que l'amour est une physique avant d'être une rêverie. L'imagination des hommes a entouré l'acte de beaucoup de nuages ou de beaucoup de fleurs, mais l'acte est primordial. On aime ou on n'aime pas. Aimer, c'est désirer. Désirer, c'est agir déjà. Or le seul accomplissement légitime de cet acte est la communion sous les deux espèces, le mâle et la femelle satisfaisant du même coup leur double et unique désir. L'envers du platonisme...

M. DEL. — Sans doute, mais ne peut-on supposer une réserve commune, un sacrifice mutuel ?

M. DESM. — Il y a des illusions, mais la physiologie. est implacable.

M. DEL. — Oui, mais il ne faut pas croire que toutes les physiologies soient identiques. Nous sommes portés à attribuer aux autres exactement le degré de puissance que nous possédons nous-mêmes. Nous allons plus loin, nous en faisons une sorte de moyenne. Il n'y a pas de moyennes. On pourrait presque dire qu'il n'y a que des extrêmes, et il n'est pas plus étonnant de voir des amants chastes que des amants fougueux.

M. DESM. — Vous ne me déconcertez qu'un instant, car s'il y a à la fois des aveugles et des hommes doués d'une vue très perçante, la condition commune de l'humanité est cependant l'exercice normal et moyen de leurs yeux, bons, médiocres, ou mauvais, mais qui font leur office et suffisent. L'amour platonique est inhumain et peut-être pathologique. Le libertinage est bien moins dangereux.

M. DEL. — Soit, mais cela ne résout pas la question de fait, pour Elvire.

M. DESM. — Elle fut une amante, ils furent des amants comme tous les amants. Ce qu'il y a de curieux, en cette histoire, c'est l'attitude des historiens : les uns reconnaissant avec regret qu'Elvire fut la maîtresse de Lamartine, les autres ne pouvant se résoudre à admettre une conclusion d'une si douce banalité. L'honneur d'une femme, c'est donc de refuser d'ouvrir sa porte, après avoir écrit : Venez, venez ?

M. DEL.— On a toujours été d'accord là-dessus : le devoir d'une femme est la résistance.

M. DESM. — Un peu de résistance convient. Mais résister toujours à un désir que l'on a fait naître, à un désir que l'on partage ?

M. DEL. — C'est la suprême vertu. Consultez les moralistes.

M. DESM — Y a-t-il un professeur de morale dont nous ne puissions proférer d'avance les réponses à tous les sujets ? Les hommes traînent depuis de si longs siècles le char où dorment, lourds comme du plomb, Platon et Moïse, qu'ils en sont tout abrutis. Ils en crèvent et pourtant, s'il leur reste quelque force, c'est pour insulter ceux qui tentent de les soustraire au joug. Ils ne savent que répéter : c'est la loi !

M. DEL. — Il faut une loi.

M. DESM. — Il faut une loi, mais il n'est pas nécessaire que ce soit toujours la même. Je ne puis voir sans me fâcher des hommes qui ne sont pas chrétiens vanter l'excellence de la loi chrétienne. S'il faut des restrictions à la liberté de l'amour, qu'on en trouve le principe dans l'observation de la nature. Je ne me plais qu'à la logique. Mais je veux une logique un peu plus intelligente que l'ordinaire et qui ne dédaigne rien, qui fasse sa place au calcul et qui la fasse aussi à la sensibilité. La vie, telle que nous la vivons, ou telle que nous la voyons, est pleine de choses folles. On voit des savants réprouver l'amour illégal et applaudir au mariage de deux sourds-muets, d'une Française et d'un Chinois, d'un militaire et d'une femme-tronc ! Passe encore pour les métissages, quoique les résultats sociaux en soient généralement fâcheux, mais les deux sourds-muets ! Est-ce donc que l'on verrait avec plaisir la propagation en France d'une tribu de sourds-muets ? On cultive déjà les aveugles avec prédilection...

M. DEL. — Sparte, alors ?

M. DESM. — Je ne suis point spartiate, je ne veux rien encourager. Je ne prêche pas, je n'ai point coutume de m'épancher en propos sur les droits de l'homme, sur la vie intégrale, sur les sports ou sur les bienfaits de l'instruction primaire. Il faut je pense, prendre les faits un à un et les juger séparément. Or, la conjonction de deux sourds-muets donnant la vie et l'absence d'ouïe à une lignée de malheureux n'a rien qui émeuve mon lyrisme latent.

M. DEL. — On ne pouvait cependant pas les castrer d'abord !

M. DESM. — Les Italiennes étaient folles des castrats. Chanteurs excellents, ils faisaient des amants agréables.

M. DEL. — Amour et sécurité !

M. DESM. — Nous divaguons, mais pourquoi pas ? Sauf qu'il ne peut procréer, un castrat est fort recommandable. N'est-ce point saint Basile qui comparait les eunuques à ces bœufs auxquels on a scié les cornes, mais qui peuvent encore donner de fort bons coups de tête ?

M. DEL. — Si du moins on pouvait arriver à la procréation volontaire. N'est-il pas humiliant pour l'humanité d'en être réduite aux jeux du hasard dans l'acte le plus grave, qui est la fabrication d'un enfant ?

M. DESM. — Non pas. Cette part du hasard, c'est la part du tragique. Il faut que le destin continue de planer sur les baisers des amants comme sur les baisers des époux. Pour rester dans la beauté, il faut rester dans l'inconscient et dans la fatalité.

M. DEL. — Vous êtes bien lyrique !

M. DESM. — Voulez-vous que, comme certains physiologistes, j'appelle l'amour un besoin d'exonération ? J'aime à considérer le côté matériel des choses, je veux me souvenir que tout est matériel, et la pensée même, mais pourquoi me servirais-je de termes qui semblent mépriser des actes merveilleux ?

M. DEL. — Merveilleux !

M. DESM. — Oui, et dont la fécondité a créé non seulement la succession des hommes et de tous les êtres, mais la poésie, la philosophie et l'art. Le baiser d'Elvire ne fut pas stérile, puisqu'elle-même en naquit. Les Méditations viennent de là, d'un corsage violé, d'une robe froissée sur le coin d'un canapé ou sur la berge d'un lac.

M. DEL. —

Un soir, t'en souvient-il...

M. DESM. — C'était donc un soir. C'est presque toujours le soir...


XV

1er mars [1906]

Les Fantômes

M. DESMAISONS. — Vous me rapportez le dossier Richet, merci. J'espère que vous vous êtes récréé à l'aventure de ce physicien ?

M. DELARUE. — Oui. J'espérais cependant m'amuser davantage. C'est bien plat.

M. DESM. — Sans doute, mais c'est la bassesse même de l'anecdote qui lui donne son intérêt, par contraste avec la qualité du personnage. Il y a là-dedans plus de nourriture substantielle pour nos esprits que dans les plus doctes traités. Qu'un spirite de profession, qu'une tête faible, qu'un curieux étourdi se fasse duper par les charlatans de l'au-delà, cela n'a aucune importance. L'histoire prend une valeur singulière quand il s'agit d'un homme de science, ou vénéré comme tel par une partie de la multitude.

M. DEL. — Je n'ai pas été très surpris, j'avais déjà lu, il me semble, des pages de ce M. Richet, qui m'avaient fait douter de son intelligence.

M. DESM. — Vous êtes dans la bonne voie. Douter de l'intelligence d'un savant renommé, c'est faire un acte de libération, absolument comme de douter de la sincérité d'un prêtre ou d'un politicien.

M. DEL. — Il me semble...

M. DESM. — Que c'est très facile, n'est-ce pas ? Tout au contraire. L'aurions-nous osé, il y a quinze ans ? Vous ne vous rendez pas bien compte du chemin que nous avons parcouru. Un long ruban se déroule derrière nous, dont le bout va se perdre dans « la forêt obscure ».

Nel mezzo del cammin di nostra vita
Mi ritrovai per una selva oscura,
Che la diritta via era smarrita.

M. Richet a éprouvé la même fortune que l'illustre poète, quoique à un âge plus avancé, car il a, je crois, dépassé de beaucoup « le milieu de la vie » ; il s'enfonce depuis quelques années dans les profondeurs de l'absurde et, comme il est dénué de poésie, les marécages où il tombe ne se parent d'aucune fleur. Ses aventures sont plates, comme vous disiez. Mais nous, qui avons le bonheur d'être sortis des obscurités de la forêt, jouissons de notre bonheur et connaissons-le. Observons M. Richet et jugeons-le. En le jugeant, nous jugerons toute une classe d'hommes et, par réversibilité, toute la partie de la multitude qui vénère ces hommes.

M. DEL. — Vous l'avez appelé un physicien, n'a-t-il point plutôt cultivé la physiologie ?

M. DESM. — En effet, mais, selon le mot de Bacon, il n'y a de science réelle que la physique, tout le reste est illusion. C'est pourquoi j'appelle M. Richet un physicien.

M. DEL. — C'est plus piquant.

M. DESM. — Cela ne s'applique-t-il pas à merveille à un savant homme qui doute si les morts sont morts, ou s'ils sont vivants ?

M. DEL. — Peut-être ne connaît-il pas très bien la valeur des mots ?

M. DESM. — A un savant homme qui parle avec tant de sérieux de désincarnation et de réincarnation ?

M. DEL. — Ce qui m'a vraiment déridé dans le récit de son voyage vers la somnambule africaine, c'est cette déclaration que la solution positive du problème de l'au-delà changerait la mentalité humaine et la direction de la civilisation.

M. DESM. — Comme si les hommes avaient attendu ces jongleries modernes pour croire à l'immortalité de l'âme, comme si cette croyance n'était pas universelle ! C'est à de tels propos que l'on reconnaît le défaut d'intelligence dans un cerveau. Où a-t-il vu que la conduite de ceux qui croient à la vie future soit différente de la conduite de ceux qui n'y croient pas ? Les fidèles d'une religion joignent aux actes communs à tous les hommes quelques actes cérémoniels, comme de lire la Bible ou le Coran ou d'aller à la messe, et après ? Mais surtout comment quelques jongleries nocturnes derrière un rideau pourraient-elles prouver l'immortalité de l'âme ou seulement son existence ?

M. DEL. — C'est une chose bien singulière que l'attachement des hommes à l'idée d'une autre vie.

M. DESM — Est-ce un phénomène intellectuel, est-ce un phénomène sentimental ? On a essayé de démêler l'origine de cette croyance, mais les explications en demeurent obscures. Je pense pour ma part, qu'elle est d'origine sentimentale, encore qu'elle semble contemporaine d'une humanité peu portée à la tendresse et au rêve.

M.DEL — Pourquoi cela ? Vous croyez donc que les hommes ont tant changé depuis les temps historiques ?

M. DESM. — Ils nous semblent plus rudes à mesure qu'ils sont plus loin de nous, mais c'est peut-être une apparence. La sentimentalité, d'ailleurs, peut très bien se concilier avec la rudesse des mœurs : l'impitoyable main qui écrase des faibles indifférents peut trembler en touchant l'épaule d'une femme désirée. L'amour et la cruauté vont ensemble très bien. Et puis, passion et nécessité, ce sont des choses fort différentes. La cruauté peut être nécessaire, ou crue nécessaire : cela n'empêche pas la sensibilité de se développer sous une forme passionnelle.

M. DEL. — Je croirais plutôt, d'après mes lectures, du moins, à une origine intellectuelle. La vie future semble avoir été considérée d'abord comme une fatalité. La vie terrestre se reproduit ou reprend sous terre exactement identique à ce qu'elle était sur terre. Cette idée, qui aujourd'hui est pour beaucoup d'hommes une consolation, fut originairement pour l'humanité une terreur.

M. DESM. —- Je n'ai pas beaucoup étudié ces questions, mais ce que vous dites m'intéresse. Vous me prêterez quelque livre sur ce sujet. Je n'ai rien. Au reste, je verrais dans l'évolution de cette idée un nouvel exemple du génie de l'homme, de son habileté à transformer en idées agréables, c'est-à-dire utiles, d'anciennes idées hostiles. Malheureusement, les religions orientales sont venues entraver cette évolution. Les prêtres ont pu faire croire au peuple qu'ils détenaient les clefs d'une éternité double et la détresse humaine a été pire qu'aux temps de la fatalité. Il a fallu gagner le ciel, et à quel prix !

M. DEL. — Voilà que la science maintenant va être leur concurrente.

M. DESM. — Elle n'est pas plus indemne que la religion, de l'imposture et de la faiblesse d'esprit. Le public a des idées amusantes sur les savants. Dès qu'un homme se qualifie ainsi, il passe sur-le-champ pour infaillible. Le crédit des médecins est inconcevable ; il égale celui qu'avait le prêtre au dix-septième siècle. Nous-mêmes, qui avons acquis quelque scepticisme, ne sommes-nous pas portés à accueillir avec crédulité les opinions des savants ? J'ai, cependant, réfléchi sur ce point et j'espère être moins dupe à l'avenir. Le personnel littéraire nous est assez connu, au moins par ses livres, par ses écrits, par les anecdotes qui circulent. Eh bien ! il est évident que les hommes intelligents y sont presque aussi rares que dans les diverses autres corporations. Ce métier, qui semble vivre sur les idées, en est généralement dénué. La plupart des écrivains écrivent comme les autres hommes parlent, sans plus de génie. Enfin, je sais qu'il y a parmi eux, et même parmi les plus instruits, les mieux diplômés, une forte proportion d'imbéciles. Or, et voici ma conclusion par analogie : il en est de même parmi les savants. Leur supériorité apparente vient de ce qu'ils manient des matières qui nous sont inconnues, avec des gestes qui nous seraient impossibles. Ils nous font l'effet d'acrobates ou d'escamoteurs, — et la plupart ne sont pas autre chose. Comment en serait-il différemment ? L'intelligence ne s'acquiert pas. C'est à peine si elle se cultive, du moins selon une méthode générale. Souvent, par l'acquisition d'un tas de notions peu logiques entre elles, elle se déforme. Tout au plus, si l'on voulait absolument mettre en tête du catalogue les professions dites intellectuelles, pourrait-on en effet dire qu'elles drainent tout d'abord les intelligences. Il y a là quelque vérité, je le reconnais, mais l'intelligence est si rare !

M. DEL. — C'est quelque chose déjà que de savoir. Qu'est-ce qu'une intelligence ignorante ?

M. DESM. — Elle peut avoir sa beauté, sa grâce de vierge.

M. DEL. — Mais l'intelligence, est-ce si nécessaire ?

M. DESM. — Il est nécessaire, il me semble, d'être intelligent, quand on fait profession intellectuelle.

M. DEL. — Vous savez bien que ce n'est là qu'un mot.

M. DESM. — Nous sommes d'accord. Et d'ailleurs je reconnais qu'il serait fâcheux que la corporation littéraire ou la corporation savante ne fût composée que d'hommes de génie...

M. DEL. — Rassurez-vous.

M. DESM. — Oh ! je n'ai pas peur, allez ! Aucune discipline ne serait plus possible. Chacun voudrait innover. Ce serait une anarchie peut-être très belle, mais sans fruit.

M. DEL. — Le génie n'est pas nécessaire à cela. Il suffit d'une certaine fougue. Les premiers temps du symbolisme nous ont un peu donné cette impression.

M. DESM. — Un peu. Depuis, ils se sont vraiment trop assagis.

M. DEL. — Leurs successeurs sont encore bien plus sages. La génération des enfants sages.

M. DESM. — Il y aura des surprises. On voit poindre quelques têtes ; quelques fleurs semblent se développer et vouloir rire au soleil.

M. DEL. — Elles sont rares.

M. DESM. — Les belles fleurs sont toujours rares.

M. DEL. — Et M. Richet, que nous oublions !

M. DESM. — Oublions, mon ami, oublions. Aussi bien n'existe-t-il plus guère. Richet-aux-Fantômes, laissons-le redevenir le fantôme qu'il fut vraiment toujours, il est désincarné, n'en parlons plus.


XVI

15 mars [1906]

La Réclame

M. DESMAISONS. — J'aime encore mieux M. Bérenger, ce monomane borné, que les esthéticiens humanitaires. Il veut cacher le cul éblouissant des déesses (le mot est de Voltaire), les autres ne permettent de le montrer que pour donner à l'artiste l'occasion de « faire jouer les puissances de sa pensée », et « d'affirmer la glorieuse domination de notre esprit sur la nature » et « d'établir, dans notre vie mentale, la joie, l'enthousiasme de la vérité ».

M. DELARUE. — L'art, c'est ce qui donne du plaisir désintéressé ou du moins sans autre utilité immédiate qu'une excitation générale.

M. DESM. — Evidemment. L'art, le jeu, l'alcool, la danse, les sports, tout cela est du même ordre. Diviser les plaisirs en plaisirs matériels et plaisirs intellectuels, c'est un amusement scolastique. L'homme est une sensibilité et ne peut être autre chose. L'intelligence n'est que de la sensibilité détachée de sa racine, séchée et en voie de périr, comme des fleurs coupées, si on ne renouvelle pas l'eau du vase, où elles agonisent en ouvrant leur cœur et en répandant le parfum de leur âme.

M. DEL. — Ce n'est pas très clair.

M. DESM. — Mon cher ami, on ne peut pas être clair, quand on fait abstraction de tout le lieu commun. Les hommes parlent avec leur intelligence, je voudrais parler avec ma sensibilité. C'est très difficile. Des roses, des lys, des œillets, des violettes, cela fait des fleurs très différentes entre elles. Laissez-les sécher et brûlez-les séparément, vous aurez quatre petits tas de cendre pareils d'aspect et à peu près identiques de composition. Les intelligences, ce sont ces petits tas de cendres, leur personnalité, leurs différences. Vouloir tout ramener à l'intelligence, c'est vouloir tout réduire en cendres. Deux mathématiciens qui parlent mathématiques se comprennent très bien : ils sont tout intelligence. Deux amants qui parlent amour, ne se comprennent pas du tout : ils sont tout sensibilité.

M. DEL. — Cependant, les amants qui s'adorent...

M. DESM. — Ils s'adorent, ils se mêlent, ils rient, pleurent, ou crient ensemble, mais ils ne se comprennent pas. Des sensibilités ne sont pas faites pour se comprendre, mais pour se sentir. Dans les moments où ils se comprennent, ils ne sont plus amants. Dès qu'ils sont amants, ils se pénètrent, ils ne se comprennent plus. L'amour aussi fait partie des beaux-arts.

M. DEL. — Vous voulez dire que l'art est fait pour être senti et non pour être compris ?

M. DESM. — Il me semble. Aussi chaque fois que l'on veut parler de l'art avec son intelligence, on ne dit que des sottises. Vous voyez défiler tous les mots abstraits, tous les lieux communs, tout ce qui est trop connu, ou trop vrai, ou d'une généralisation si banale et si vague que l'auditeur y comprend ce qu'il veut, s'il est complaisant, ou rien du tout, s'il est rétif. Je suis rétif. Je n'aime pas les phrases où des escamoteurs maladroits ont fait semblant de mettre quelque chose : « Ouvrez l'orange, vous y trouverez votre bague. ». J'ouvre, il n'y a rien. Le tour est manqué.

M. DEL. — Vous êtes sévère.

M. DESM. — Oui, pour les idées générales. Ce vieux magasin de vieux accessoires...

M. DEL. — Oh !

M. DESM. — Je m'exprime mal. Les idées générales ne sont ni des accessoires de comédie, ni des pièces de vitrine. Je les comparerais plutôt à des gardiens, à des guides. Il faut les interroger sur la classification du musée, sur la place des tableaux, mais les faire taire quand ils vous ont donné le renseignement utile et strict. Ces guides vous aideront à retrouver votre chemin dans les galeries du Louvre, mais gardez-vous bien de les interroger sur la valeur des ̹uvres dont ils sont les témoins perpétuels et bornés. Ecoutez, au contraire, religieusement, votre sensibilité !

M. DEL. — Sans doute, mais l'intelligence ne m'aidera-t-elle pas à jouir de ma sensibilité ?

M. DESM. — Et qui vous dit le contraire ? Croyez-vous que je méprise l'intelligence ? Avec quoi ? Avec mon intelligence même ? Rien n'est plus beau que le spectacle d'une belle intelligence, d'une intelligence originale, fleur vive et toujours nourrie de sève. L'intelligence est la floraison de la sensibilité. Une sensibilité rachitique fleurit mal.

M. DEI. — Cela recommence à n'être pas très clair pour moi. Cela me fatigue. Tout ce que je veux comprendre, c'est que l'art doit être pour moi une source de plaisir et non un cours de morale.

M. DESM. — Vous ne voulez-pas que l'on annexe l'esthétique à la sociologie ?

M. DEL. — Si l'on insérait au contraire la sociologie dans l'esthétique ?

M. DESM. — Ah ! vous aussi, vous renversez les valeurs ?

M. DEL. — Oui, j'ai lu Nietzsche, comme Merelli, dans le livre de Gaultier.

M. DESM.— Et vous l'avez lu pour imiter cette jeune femme ?

M. DEL.— C'est cela, je l'avoue, qui m'en a donné l'idée.

M. DESM. — Vous voyez la puissance de la réclame spontanée.

M. DEL. — Vous dites bien : de la réclame spontanée. Dès que cela a l'air payé, cela ne compte plus.

M. DESM. — A quoi tient, je ne dis pas la gloire, mais le succès ? Nietzsche popularisé par une petite, amoureuse équivoque.

M. DEL. — Oh ! fort équivoque. Que voulez-vous, la curiosité...

M. DESM. — Précisément. Et il arrive à la religion la même aventure. Ces histoires de séparation et d'inventaire ont fait à l'idée religieuse une immense réclame. Depuis deux, trois ou quatre ans, je ne sais plus, il y a dans tous les journaux, et surtout les plus hostiles, même les plus indifférents, une chronique des affaires religieuses. Cela éveille, en effet, la curiosité. On veut juger par soi-même : on est venu en badaud, on s'en retourne en fidèle. Ce sont de bien médiocres hommes politiques, ceux qui ont voulu détruire la religion, en lui disant chaque jour des injures. Au moment même de la Révolution, en 1788, après les constantes attaques des philosophes, un mouvement religieux se dessinait. Après la crise, il s'affirma avec l'énergie que vous savez. Aujourd'hui le mouvement catholique est très fort.. La moitié des livres qui paraissent sont des livres religieux ou d'inspiration secrètement religieuse. Je le déplore, parce que je m'en tiens à la philosophie de Condillac, de Cabanis, de Stendhal et de Taine, mais c'est un fait incontestable. Ces conversions, qui nous font sourire, inquiètent et amollissent beaucoup d'hommes simples, voués par leur nature à l'indifférence religieuse. C'est l'angélus du matin qui sonna le concordat ; c'est l'angélus du soir qui sonne la séparation.

M. DEL. — De l'angélus de l'aube à l'angélus du soir...

M. DESM. — Je ne fais pas de poésie, nous sommes sortis du sentiment. Enfin, je vous le demande, peut-on, aujourd'hui, quand on a un peu de cœur, un peu de tenue, un peu d'usage du monde , faire profession anti-cléricale ?

M. DEL. — Il faudrait, tout au moins, y mettre des formes.

M. DESM.— Ou mieux encore, se taire.

M. DEL. — Peut-être. Mais avouez que c'est fâcheux.

M. DESM. — C'est cela même que je dis.

M.. DEL. — Vous le dites évasivement.

M. DESM — Moi, qui ne crois qu'à la sensation, à celle du moment et à celle du souvenir.

M. DEL. — Excellente profession de foi !

M. DESM. — De foi ?

M. DEL. — Vous dites : je crois.

M. DESM. — Vous êtes bien disputeur aujourd'hui !

M. DEL.— Je suis énervé par tant de questions obscures. J'aimerais mieux contempler le dos de mes livres ou feuilleter une collection d'estampes.

M. DESM. — Je me sens de votre avis. Toutes ces idées me font mal à la tête. Si encore nous étions sûrs de bien les comprendre ! Mais les idées, on. n'y entend jamais rien, ou bien elles sont si banales qu'elles font l'effet d'un verre d'eau tiède.

M. DEL. — Il devrait cependant y avoir un milieu entre la banalité et l'obscurité.

M. DESM. — Je crains qu'il n'y en ait pas. Je crains qu'il n'y ait d'intéressantes que les idées que l'on trouve, que l'on produit soi-même. On a eu, au moins, le plaisir ou la douleur de l'enfantement.

M. DEL. — Mais nous ne sommes pas destinés à cela.

M. DESM. — Pourquoi pas ? Ferions-nous si mauvaise figure parmi les penseurs du jour ?

M. DEL. — J'ai toujours peur de ressembler à Bouvard ou à Pécuchet.

M. DESM. — Flaubert a-t-il voulu créer deux imbéciles ou deux passionnés inconstants et maladroits ?

M. DEL. — Tels qu'ils sont, je les aime. Je les aime, parce qu'ils m'amusent.

M. DESM. — Tiens, je vais relire ce livre-là, ce soir.

M. DEL. — Moi aussi.


XVII

1er avril [1906]

Politique

M. DELARUE. — Je me présente à la députation. Le « Manuel du candidat », que l'on vient de publier, m'a donné des idées gaies, c'est-à-dire raisonnables. La politique est la seule carrière qui convienne à mon génie.

M. DESMAISONS. — Trop tard, mon cher ami, la politique est comme le piano et la prostitution, il faut commencer dès le plus jeune âge ou l'on n'arrive à rien. Les vrais politiciens faisaient déjà de la politique au collège et nos grandes courtisanes et nos grandes pianistes étudiaient déjà leur art difficile à l'âge où les petites filles mettent encore leurs bas à l'envers. Il faut briser les doigts, il faut briser la conscience...

M. DEL.— Qui vous dit que ma conscience ?...

M. DESM. — Vos mains trembleraient, il est trop tard.

M. DEL. — Une astuce si profonde est-elle donc nécessaire pour être député ?

M. DESM. — Pour être député, presque rien n'est nécessaire que d'avoir de l'argent et de savoir mentir avec bonhomie. Cela se rencontre. Mais être député n'est rien, c'est faire partie d'un troupeau. Il faut devenir un des bergers de ce troupeau. A ce moment, le métier est difficile. Pour ne pas tomber dans le ridicule, il faut vraiment un certain talent. Combien ont surnagé, de ceux que nous vîmes nos maîtres ?

M DEL. — Qu'importe ? N'ont-ils pas eu, durant quelques mois, les plus grandes jouissances de vanité et de fortune ? Tel ministre d'aujourd'hui, si méprisé qu'il soit de ses collègues et de son monde, n'est-il pas un dieu pour sa famille et pour ses amis ? C'est le gros lot qui tombe, on se le partage. Jadis, à l'élection d'un pape, neveux, cousins et arrière-cousins accouraient à Rome. Tous étaient aussitôt pourvus. Notre gouvernement ressemble, à s'y méprendre, à l'ancien gouvernement papal ; celui des Etats-Unis lui ressemble, dit-on, encore davantage.

M. DESM. — Oui, c'est une carrière que l'on peut regretter de ne pas avoir choisie. Mais il y faut dire trop de bêtises.

M. DEL. — Pas plus que dans bien d'autres. Voyez les compromissions auxquelles doit aujourd'hui se soumettre un académicien. Si, pour être ministre, il faut faire enfoncer la porte des églises, pour être académicien, il faut fréquenter les sacristies. L'un se fait tatouer un triangle sur le ventre ; l'autre, un sacré-cœur dans le dos.

M. DESM. — Et vous choisissez ?

M. DEL. — Rien du tout.

M. DESM. — Qu'il y a peu d'hommes libres ! Qu'il y en a peu, surtout, qui aient le goût de la liberté ? Mais peut-être que nous avons été empoisonnés par de mauvaises maximes ?

M. DEL. — Comment cela ?

M. DESM. — Oui, je commence à croire que notre dégoût n'est pas que de l'impuissance.

M. DEL. — Hélas !

M. DESM. — Terrés dans notre tanière comme des bêtes sauvages, comme la plupart des artistes, des écrivains, des amateurs, nous regardons par une fente le spectacle de la vie et nous trouvons de la laideur aux gestes des comédiens. Mais si tout le monde vivait dans des trous, il n'y aurait pas de comédie, et cela serait très ennuyeux. Nous faisons trop les difficiles.

M. DEL. — Peut-être, mais c'est que nous n'avons pas d'intérêt à être indulgents, nous ne sommes pas de ceux qui vont se partager la recette.

M. DESM. — Et c'est précisément ce qui nous manque. Nous aurions dû prendre parti. Qui sait ? Peut-être que notre cœur aurait battu en voyant tel de nos vieux complices promu chef de bande !

M. DEL. — Il y a encore de l'amertume dans votre vœu. Voyons, est-ce que nous méprisons les Orsini, les Colonna, ces illustres brigands qui tenaient la campagne romaine et ne connaissaient de droit que celui de leurs partisans ?

M. DESM. — Nous les admirons. Ceux qui parviennent aujourd'hui à conquérir une puissance presque égale à celle du prince Colonna méritent probablement une admiration presque égale. Je réfléchirai, je verrai ce que je peux faire.

M. DEL.— Colonna avait un mérite. Il ne parlait pas. Ce qui nous empêche de vouer une complète estime à nos maîtres du jour, je pense que c'est leur éloquence.

M. DESM. — Surtout leur éloquence écrite, celle qui parvient jusqu'à nous.

M. DEL.— Vous avez lu les belles pensées que fit germer dans les têtes politiciennes le récent coup de grisou ?

M. DESM. — Tout ne m'a pas échappé. Je relisais les mémoires du cardinal Retz. J'y ai intercalé quelques cogitations heureusement improvisées par M. Jaurès, par M. Maujan, par M. de Mun, par M. Lemire. Ce sont de bien grands hommes et je m'étonne de moins en moins de la confiance que leur manifestent certains groupes. Ce qui me frappa tout d'abord, dans ces nobles élucubrations, c'est la profondeur du sentiment chrétien qui les animait. M. Jaurès pour l'édification ne le cède en rien au petit-fils d'Helvétius, ni M. Maujan, à l'ancien directeur de séminaire. On sent que tous ces Hortensius reçurent la même éducation sous les mêmes prêtres et dans les mêmes livres ; on sent aussi que, sauf M. Jaurès, qui fit semblant d'être professeur de philosophie autrefois, ils n'ont rien lu depuis l'achèvement de leurs pieuses études. Qui parlait donc de fonder en France l'unité morale ? Elle est faite et probablement pour toujours. Je faillis un instant me laisser détourner de mes austères méditations par la déduction hardie d'un député plus obscur qui voulut bien affirmer : le seul moyen d'empêcher le retour de pareilles catastrophes, c'est la mine aux mineurs. La tournure, elliptique et même sibylline, de cette pensée me rappelait invinciblement le mot de l'évêque d'Orléans, ou de Tours, recueilli par Flaubert : la cause des inondations de la Loire, c'est le travail du dimanche. Je commençai par rire, je l'avoue, mais je m'aperçus bientôt que ce mot heureux était pourvu d'une signification profonde, quoique mystique. Ni M. Lemire ni M. Jaurès, incapables peut-être de le trouver, ne l'eussent désavoué. Il implique, en effet, la croyance dans les destinées providentielles de la démocratie, chère à ces deux maîtres, et à ce titre, non moins qu'à titre de curiosité, il mérite d'être réservé. Mais voici ce que déclara le grand humanitaire : « Par quelle tragique et significative rencontre la catastrophe de Courrières coïncide-t-elle avec les combinaisons de la crise ministérielle ? Du fond des fosses embrasées, c'est une sommation de justice sociale qui monte vers les délégués politiques de la nation. C'est la dure et douloureuse destinée du travail qui, une fois de plus, se manifeste à tous. Et l'action politique serait-elle autre chose que le jeu des ambitions et des vanités, si elle ne se proposait pas la libération du peuple ouvrier, l'organisation d'une vie meilleure pour ceux qui travaillent. C'est sous ce signe terrible que naîtra le gouvernement de demain. Comprendra-t-il ce formidable avertissement des choses ? »

M. DEL. — Ces révolutionnaires, ils en sont à la philosophie de Fénelon, de Patouillet et de Jules Simon.

M. DESM. — Leur piété est solide. Quel autre langage, évêque, tiendrait M. Jaurès ? Pourquoi raillent-ils, ces dévots en la providence, la dévotion des dévotes ? Elle n'est pas plus déraisonnable que la leur. Combien de siècles faudra-t-il encore pour qu'un homme pris au hasard, comme je prends M. Jaurès, comprenne ce qu'est un phénomène physique, pour qu'il ne mêle plus une explosion, à une inondation, à un naufrage, la métaphysique de saint Jean Chrysostome ? Qui nous délivrera des libres-penseurs et qui nous donnera des physiciens ?

M. DEL. — Il faut mener le peuple, et il n'y a que des prêtres qui puissent mener le peuple. Un prêtre remplace l'autre. Que nous importe ?

M. DESM. — Je voudrais tout de même, si j'écrivais, leur faire savoir que je ne suis pas plus la dupe des nouveaux prêtres que des anciens. Imposture pour imposture, j'aime mieux celle que les siècles ont recouverte d'une épaisse poussière. Au moins, on est d'avance averti que c'est sale...

M. DEL. — Et l'autre prophète ?

M. DESM. — L'autre prophète est du genre calviniste ou janséniste. Il félicite les sinistrés d'avoir trouvé la mort en travaillant pour gagner leur pain. Ce n'est pas, dit-il, comme tous ces pierrots qui brûlèrent au théâtre, dans une fête, dans un bal. En somme, c'était bien fait. Ce monde est une vallée de larmes et ceux qui jouissent de la vie n'ont que ce qu'ils méritent quand ils sont surpris par les flammes au milieu de leurs joies insultantes à la misère du peuple. Et il bafoue les catastrophes mondaines pour exalter cette catastrophe démocratique. Voulez-vous lire le morceau ? Il est incroyable : « La Démocratie laborieuse, que touche de si près cette catastrophe inouïe, a le droit d'en tirer quelque orgueil, car ce n'est pas en s'amusant au théâtre, dans une fête, dans un bal, mais en travaillant pour gagner son pain et celui des siens, qu'a péri, avec le geste des damnés de l'enfer chrétien, le peuple tragique des mines de Courrières. Voilà le motif et la justification des lois — trop impuissantes, hélas ! — de protection sociale. Dans de telles tragédies résident. et apparaissent les titres suprêmes des travailleurs à notre prévoyance, à notre sollicitude, à notre bonté ! Ils les paient assez cher pour avoir droit à tous les dévouements et à d'immortels respects ! »

M. DEL. — Vous me navrez.

M. DESM. — Il faudrait faire de temps en temps un inventaire des idées du jour. Cela serait très utile.

M. DEL. — Ou très déprimant.

M. DESM. — Pourquoi ? Je ne m'arrête jamais au spectacle de la bêtise que pour exalter mon esprit de contradiction. Ce sont des leçons que je me donne. Je lis certains journaux pour savoir ce qu'il ne faut pas croire, ce qu'il ne faut pas penser, ce qu'il ne faut pas éprouver. Aucun n'a jamais pu, comme disait Mallarmé, attenter à mon intégrité. Ils préservent ma raison, mon goût, ma sensibilité. Croyez-vous que la rhétorique bourbeuse de ce pauvre homme puisse m'incliner à l'hypocrisie humanitaire ? Pourquoi feindrais-je, devant ces mineurs éventrés, plus d'émotion que je n'en ressentis véritablement ? Je plains beaucoup leur sort, mais qu'y puis-je, sinon leur envoyer un morceau de pain ? Et ces déclamateurs, qui se répandent en lamentations, ont-ils pleuré, eux, qui donnèrent peut-être une larme sincère à la mort d'un chien favori ? Voyez-vous, il n'y a de propre dans la vie que de s'appliquer à n'être pas hypocrite...

M. DEL. — Vous voudriez donc encourir le mépris universel ?

M. DESM. — Sperne te sperni, comme disait je ne sais plus quel moine. Stendhal cite cette devise hautaine, et il la pratiqua. Il ne fut un peu hypocrite que dans une partie de ses œuvres ; il se mit nu devant ses amis et devant la postérité.

M. DEL. — Je ne crois pas qu'on puisse faire mieux que lui, dès que l'on veut vivre dans le monde.

M. DESM. — Pour que l'absence totale d'hypocrisie fût tolérée par les hommes, il faudrait que les hommes fussent arrivés à ce suprême égoïsme qui ne va qu'avec la suprême intelligence...

M. DEL. — Nous avons le temps, alors. Cachons nos vices.

M. DESM. — ...

M. DEL. — ...

M. DESM. — A bientôt.


XVIII

1er mai [1906]

Les Privilèges

M. DESMAISONS. — Moi, mon cher ami, je considère tous ces gens-là comme des privilégiés.

M. DELARUE. — Oh !

M. DESM. — Mais cela est évident. Chacun de ces facteurs des postes détient une place qu'un postulant guette avec anxiété. L'un de ceux que l'on a nommés, à la suite des révocations, attendait depuis sept ans. Ils sont, paraît-il, plus de sept mille, régulièrement agréés par l'administration, et beaucoup mourront sans avoir aperçu que dans un lointain fabuleux la prébende de leurs rêves !

M. DEL. — Singulière prébende !

M. DESM. — Comprenez donc la relativité de tout.

M. DEL. — Sans doute, mais, à ce compte, le mendiant qui a un sou pour manger est un privilégié par rapport à celui qui n'a même pas un sou.

DESM. — Cela, c'est un raisonnement socratique, c'est-à-dire paradoxal. Ne poussons pas les choses à l'absurde. Restons dans les faits réels. Une place de douze cents francs n'est rien et cependant il y a en France deux ou trois cent mille inquiets qui sont prêts à y trouver la paix et peut-être le bonheur.

M. DEL. — Oh ! le bonheur !

M. DESM. Croyez-vous donc que le bonheur soit incompatible avec une petite, toute petite vie ?

M. DEL. — Non. Il est peut-être incompatible avec toutes les vies, mais non pas en particulier avec les petites vies. Remarquez d'ailleurs que le bonheur d'une petite vie peut très bien être le désir d'une vie moins petite. Blâmez-vous les pauvres de vouloir devenir moins pauvres ?

M. DESM. — Nullement. J'approuve les facteurs de souhaiter de plus amples salaires ; j'approuve également le ministre d'avoir pensé qu'à côté de ceux qui n'ont que des salaires médiocres il y a ceux qui n'ont pas de salaires du tout. Je plains ceux qui gagnent peu, mais je n'ai vraiment pitié que des malheureux qui offrent en vain un travail inutile.

M. DEL. — Quelle société !

M. DESM. — Elle est absurde, mais il faut la prendre telle qu'elle est. Et d'ailleurs, si absurde qu'elle soit, elle l'est sans doute moins que les sociétés passées. Nous connaissons cependant une contradiction qu'elles ignoraient : l'augmentation de la population coïncidant avec l'accroissement du machinisme. La situation est telle que non seulement les ouvriers de l'Etat, mais les ouvriers à salaires constants, sont des privilégiés. Il n'y a qu'un remède.

M. DEL. — Ah ! vous avez un remède ?

M. DESM. — Il y a plusieurs remèdes...

M. DEL. — De mieux en mieux.

M. DESM. — Mais ils sont tous utopiques.

M. DEL. — A la bonne heure.

M. DESM. — Vous ne pensez pas que je détienne encore la moindre illusion sur la question sociale ?

M. DEL. — Cela m'étonnait.

M. DESM. — Nous échangeons des paroles, n'est-ce pas ? Alors, qu'elles soient amusantes.

M. DEL. — Voyons vos remèdes.

M. DESM. — Le premier est un peu radical.

M. DEL. — Tant mieux. Peut-être dispensera-t-il des autres.

M. DESM. — Donnons-leur le choix. Je disais donc qu'il y aurait un premier remède. Il s'agit, n'est-ce pas, de raréfier le travailleur ?

M. DEL. — C'est une idée, en effet.

M. DESM. — Alors, si, au lieu de pousser à la reproduction, on l'arrêtait ? Si, du moins, on la réduisait assez pour faire descendre la population, dans un temps donné, d'un quart, d'un tiers ?

M. DEL. — Et les étrangers ? Chaque vide que vous feriez serait aussitôt comblé par de la chair italienne, teutonne ou anglaise.

M. DESM. — Eh bien, impôt formidable à l'entrée, formalités infinies, etc., murailles de Chine.

M. DEL. — Oui, mais la guerre ?

M. DESM. — Ah ! je ne puis rien contre la guerre. Entente internationale ? Mais, dans ces sortes d'accords, le contractant de bonne foi est toujours roulé. Il en serait de cela comme du désarmement. Le premier qui désarme est jugulé en six semaines. Cela est évident.

M. DEL. — L'évidence même. Passons.

M. DESM. — Le second moyen est d'arrêter le développement du machinisme.

M. DEL. — Quoi, toucher au progrès, y pensez-vous ? Mais les ouvriers eux-mêmes, que les machines tuent, hurleraient. Vous avez vu ces belles machines qui font la besogne de six typographes, qui demain feront la besogne de douze ?

M. DESM. — Machines infernales !

M. DEL. — Mais qui les a rendues nécessaires ? Les exigences des ouvriers.

M. DESM. — C'est peut-être l'inverse. Je me suis souvent demandé si le dépeuplement des campagnes était dû à l'attrait des villes ou si les paysans n'avaient pas plutôt été chassés par les faucheuses, les faneuses et les moissonneuses ?

M. DEL. — Je n'en sais rien.

M. DESM. — Ni moi non plus. Mais j'ai quelquefois songé à un certain principe chinois que je trouve admirable.

M. DEL. — Oh ! les principes, même chinois !

M. DESM. — Mais ce sont des principes qui sont fort exactement mis en pratique. Les Chinois donc ont décidé dans leur sagesse que tout travail qui peut être fait par un homme doit être réservé aux hommes, et ils ne tolèrent les chevaux ou les machines que quand l'homme est réellement impuissant à produire l'effet voulu. Ce système, qui doit avoir de grands inconvénients pour le public, a de grands avantages pour les travailleurs, qui trouvent toujours le placement de leur activité. Il doit également favoriser le développement de la petite industrie : l'usine qui n'emploie que des mains et un outillage élémentaire peut se monter presque sans capitaux, réduire ou augmenter à volonté son personnel, se tenir toujours prête à répondre aux besoins, aux caprices de la clientèle Nous admirons les machines, mais quelle machine est comparable à la machine humaine ?

M. DEL. — La machine humaine est merveilleuse, mais elle a des limites Un chemin de fer...

M. DESM. — Le principe chinois a prévu toutes les objections. Réserver aux hommes ce que les hommes peuvent faire, cela veut dire une chose précise.

M. DEL. — Pas si précise. C'est, en somme une question d'appréciation.

M. DESM. — Sans doute mais la ligne de partage ne serait pas, il me semble impossible à tracer.

M. DEL. — Vous êtes chimérique, aujourd'hui. Ne croyez-vous pas plutôt à l'accroissement du machinisme ?

M. DESM. — Il est fatal.

M. DEL. — Alors ?

M. DESM. — Alors je m'amuse dans le possible et aussi dans l'impossible.

M. DEL. — Le Ier mai sera peut-être récréatif.

M. DESM. — Très peu, sans doute. C'est pourquoi il faut nous amuser dans notre esprit.

M. DEL. — Je deviens sombre. La poste m'a déjà perdu un livre précieux.

M. DESM. — Je ne vous demande pas quoi ?

M. DEL. — Cela serait inutile.

M. DESM. — Comme il est aimable !

M. DEL. — Je vous dis que je suis sombre.

M. DESM. — Rêvez !

M. DEL. — Si je pouvais seulement dormir.

M. DESM. — Vous en êtes là ?

M. DEL. — Je suis sombre.

M. DESM. — Voyons, avez-vous déjà vu une de ces grèves finir autrement qu'en comédie ? Il en sera encore de même cette fois-ci, allez ! Les seules révolutions qui arrivent sont celles qui se font toutes seules. Cette idée d'annoncer une bataille trois mois à l'avance, alors qu'on ne dispose déjà que de forces incertaines !

M. DEL. — Leur naïveté nous sauvera peut-être.

M.DESM. — Et la civilisation avec nous. Car nous représentons la civilisation, mon ami. Nous sommes les fils et les continuateurs d'une tradition très ancienne. Que gagneraient les hommes à nous faire paver les rues ou curer les égouts, et de quoi parleraient les paveurs, assis dans nos fauteuils ?

M. DEL. — Vous croyez donc que le monde est mené par la logique ?

M. DESM. — Quelle logique ? La vôtre ? La mienne ? Je ne crois à rien de pareil, mais je crois qu'il y a une physique et que la civilisation en fait partie.

M. DEL. — C'est obscur, mais optimiste. Le travail de plusieurs siècles peut fort bien être anéanti en quelques jours.

M. DESM. — Il faudrait anéantir tous les hommes qui portent la tradition dans leur tête.

M. DEL. — C'est peut-être difficile.

M. DESM. — Mais ce n'est pas cela, je suppose, qui vous empêche de dormir ?

M. DEL. — Pourquoi pas ?

M. DESM. — Vous n'êtes pas un enfant.

M. DEL. — Malheureusement.

M. DESM. — Si l'on faisait une révolution, ce que les enfants s'amuseraient !

M. DEL. On parle aussi d'une grève des instituteurs.

M. DESM. — Eh bien, le voilà, le comique !

M. DEL. — Le voilà, je l'avoue !

M. DESM. — La renaissance de l'opérette ! La grève des instituteurs ! Ces pauvres gens ont donc fini par croire à leur importance sociale ? Je croyais qu'ils faisaient semblant, pour obtenir les palmes.

M. DEL. — Comique, comique ? C'est plutôt lamentable, nous sommes submergés par la bêtise...

M. DESM. — Submergés, pas encore, mais le flot grossit, c'est une bien sale inondation. Oh ! je ne perds pas la tête, je lutte. Ma barque est prête, avec des provisions et des rames de rechange.

M. DEL. — Il me semble que les hommes n'étaient pas si infatués d'eux-mêmes, autrefois.

M. DESM.— Ils avaient l'infatuation religieuse. Cela ne devait pas être gai non plus.

M. DEL. — C'était terrible, et d'une bêtise cruelle.

M. DESM. — Le spectacle présent est moins humiliant.

M. DEL. — A peine.

M. DESM. — Des gens qui cherchent à améliorer leur vie sont plus estimables que des fanatiques qui se disputent sur le chemin à suivre pour aller au ciel.

M. DEL. — Aller au ciel, c'était amusant. Quel privilège !

M. DESM. — On y va encore.

M. DEL. — C'est bien passé de mode. Est-ce que cela vous amuserait, vous, maintenant ?

M. DESM. — Moi ? Oh ! pas du tout.


XIX

15 mai [1906]

Complots

M. DELARUE. — Eh bien, que pensez-vous de la journée d'hier ?

M. DESMAISONS. — Hier ? Ah ! oui, ce premier mai, je n'en pense rien. Ce fut pour moi sans aucun intérêt. L'absence de bruit m'eût gêné un peu dans mes réflexions, mais j'avais chez moi des ouvriers ; nous avons fait de la menuiserie, et j'ai rêvé sous les murmures de la scie et du rabot.

M. DEL. — Moi, je me suis un peu ennuyé. Les rues étaient trop muettes, vraiment, trop dimanche et petite ville.

M. DESM. — Et voilà les révolutions.

M. DEL. — C'est morne. On dit que, du côté du canal Saint-Martin...

M. DESM. — Restons dans la réalité. Qu'avez-vous vu ?

M. DEL. — Rien.

M. DESM. — Alors que vous importe que des malheureux aient, le long de ce canal, échangé

des horions ?

M .DEL. — Cela m'importe fort peu. Cependant...

M. DESM. — Cependant quoi ?

M. DEL. — Cependant rien, car de tels mouvements ne peuvent donner aucun résultat.

M. DESM. — Aucun. La révolution était rue de Lancry. Et après ? La cinquantième partie de la surface de Paris a été un peu troublée par des promeneurs tumultueux, et après ?

M. DEL. — Huit cents arrestations.

M. DESM. — Sur trois millions d'habitants, dont cent mille sont prêts à tout pour trois francs.

M. DEL. — Mais les Allemands sont avares...

M. DESM. — Les Anglais ne daignent...

M. DEL. — Et M. de Beauregard n'est pas assez riche.

M. DESM. — Dans cette affaire Beauregard, il y a un personnage bien amusant, l'abbé Tourmentin.

M. DEL. — Celui qui rédigeait des fiches sous l'invocation de Jeanne d'Arc ?

M. DESM. — Non. Jeanne d'Arc, en cette occurrence, serait la patronne d'un groupe d'hommes à poil, anciens officiers d'hippique, bonapartistes de mélodrame, royalistes d'Auteuil-Longchamps. Tourmentin opérait sous un autre vocable. N'y a-t-il pas des saints, comme il y avait jadis des dieux, pour toutes les fonctions ?

M. DEL. — Mais en quoi est-il amusant ?

M. DESM. — Il est amusant par son nom, qui semble sortir d'un vaudeville ou d'un roman naturaliste ; il est amusant par le sérieux avec lequel il manipulait ses petits papiers inoffensifs ; il est amusant par l'exemple qu'il est du délire de l'imitation. M. Tarde fut un grand homme, cela n'est plus contestable. Regardez les actions humaines à la lueur de ce principe, l'imitation, et vous vous ennuierez moins. Qu'un mouvement soit politique, social ou littéraire, il n'est qu'un ensemble d'imitations. En voyant faire un geste, l'homme se persuade aussitôt qu'il lui est utile de répéter ce geste. Il faut qu'il le répète. Cela devient une nécessité, comme les fonctions normales de la vie. Goncourt, dans la Faustin, un jeune romancier, Laurent Evrard, dans un Rendez-vous, ont marqué assez vivement ce qu'il y a d'inéluctable dans l'imitation physique ; l'aspect des foules au théâtre, dans la rue, vous donne des exemples quotidiens de l'imitation physique collective. La journée d'hier fut une suite, à la fois, et un ensemble d'imitations. Un monsieur crie : vive Tisserand ! un cocher d'omnibus répète : vive Tisserand ! Un homme s'arrête pour pisser ; son compagnon ressent aussitôt le même besoin genre d'imitation qu'il faudrait appeler, pour plus de précision, physiologique. Dans la plupart des épidémies, la moitié des malades sont sans doute des imitateurs involontaires. Quand une maladie contagieuse règne à l'insu du public, elle s'éteint promptement. Que son existence soit divulguée, et la voilà qui s'étend. Imitation physiologique, imitation psychologique, imitation mécanique, tel est le fond de notre vie. L'homme, qui a discerné, dès l'abord, ce penchant chez les singes, a mis des siècles à le découvrir chez lui-même. L'imitation est d'ailleurs le principe de la supériorité du primate et en même temps la cause que les civilisations humaines tournent en rond. Plus on s'instruit, mieux on connaît le passé, l'étranger, l'exotique, et plus on étend le champ de ses imitations.

M. DEL. — Mais il y a là matière à des renouvellements indéfinis.

M. DESM. — Sans doute, mais à des renouvellements, seulement, à du renouveau et non à du nouveau. Les sciences, qui se sont tant développées depuis cent ans, trouveront leur limite.

M. DEL. — Très bien, mais l'abbé Tourmentin ?

M. DESM. — Voici. L'abbé Tourmentin a fait des fiches, parce que les Francs-Maçons ont fait des fiches ; de même que les Francs-Maçons en ont fait, à l'imitation des Jésuites. Les fiches cléricales vont redonner de l'activité aux fiches radicales ; elles leur sont d'ailleurs bien supérieures. Voyez la finesse du prêtre : il prescrit à ses correspondants de s'enquérir de la maîtresse de l'officier. Connaître la maîtresse d'un homme, c'est déjà avoir du pouvoir sur lui.

M. DEL. — Mais ils sont dangereux.

M. DESM. — Avec un peu plus d'intelligence, ils seraient dangereux. Leur médiocrité rassure.

M. DEL. — Et dire qu'il y a des gens qui voudraient faire le bonheur de la collection d'êtres ridicules dont les dieux sont Vadécard ou Tourmentin !

M. DESM — Est-ce vrai, tout de même, que nous en soyons là ? Beaucoup de choses très bêtes ne se passent, en réalité, que dans les journaux. C'est notre attention, notre badauderie, qui donne aux Tourmentins une existence factice et momentanée.

M. DEL. — Tourmentin conspirant avec Tamburini, c'est drôle.

M. DESM. — Et voilà peut-être tout ce qu'on peut tirer de ces histoires : c'est drôle. Les meilleurs fauteuils d'orchestre ne coûtent plus qu'un sou. La vie, en ce moment, fait du tort au théâtre.

M. DEL. — Et aux livres.

M. DESM. — Pas à ceux que nous lisons. Mais lire ! Comme j'envie ceux qui ne sentent pas le besoin de lire, qui peuvent vivre sur eux-mêmes, comme un animal très gras peut, sans manger, vivre sur sa graisse. Je n'en suis pas là.

M. DEL. — Ni moi non plus, je suis trop maigre. Cela doit être amusant de conspirer ?

M. DESM. — Libre à vous, il y a peut-être à Paris cinquante officines de conspiration. Ce ne sont qu'unions, ce ne sont que ligues. Un bureau, un conseil d'administration avec les titres afférents, échelonnés selon l'usage, et du papier à en tête. Voilà l'attirail. Etes-vous nationaliste ? La ligue Jeanne d'Arc est bien tentante.

M. DEL. — J'aimerais mieux une appellation moins vertueuse. On dirait un assemblage de coquebins et de vieilles filles. La ligue Jeanne d'Arc, cela a l'air d'une concurrence à la Ligue Bérenger.

M. DESM. — Ce sont des gens qui veulent sauver la France, à l'instar de la Pucelle.

M. DEL. — Ce doit être occupant, cela.

M. DESM. — Oui, mais Jeanne d'Arc aurait-elle sauvé la France, si elle n'avait pas été pucelle ?

M. DEL. — Je n'en sais rien.

M. DESM. — C'est une question de la plus haute importance. Les ecclésiastiques patriotes aiment à la discuter, et c'est peut-être à cela, en somme, que se passent les séances de la ligue.

M. DEL — Espérons-le. Cette idée est agréable. Ah ! mon ami, nous ne sommes pas sérieux.

M. DESM. — Tant de gens le sont trop. Sérieux comme Tourmentin !

M. DEL. — Ne serait-il pas plus sage, cet abbé, alors moins ridicule, de faire de la théologie ?

M. DESM. — C'est amusant, la théologie, et puis c'est inoffensif. Quelle belle science, que celle qui, créée de toutes pièces, a inventé jusqu'à la matière de ses études ! La théologie fait mon admiration. Elle m'a procuré, je l'avoue, de douces heures. Que de charmants écrivains j'ai rencontrés dans cette matière qui semble ingrate ! Connaissez-vous un mystique anglais, le P. Faber ? Il a rédigé un livre excellent sur les vertus pratiquées par Jésus-Christ dans le ventre de sa mère. La perfection du divin Fœtus y brille, quoique modestement, de l'éclat le plus désirable. Et les saints ! Quel roman naturaliste, même de M. Huysmans, a la saveur des récits de feu M. Aubineau sur le saint Homme de Tours ? Lisez la vie de ce Folantin de la dévotion...

M. DEL. — Que de Folantins de la politique ! Que de malheureux dégoûtés de tout, trahis par tous et par leur propre sottise, rentreront chez eux, quelque soir, harassés et transis, rêvant, non plus à la gloire de Jeanne d'Arc, mais à l'humble stabilité d'un employé de bureau, d'un collaborateur discret du quai des Orfèvres !

M. DESM. — Oui, et tout cela est d'un comique plutôt sombre. Tous ces petits hommes qui remuent autour des grands faits sociaux ont à peu près l'importance d'un défilé d'ombres chinoises, mais le peuple est dupe de leurs gestes, et alors il faut bien que l'Etat intervienne et fasse baisser le rideau. L'Etat a reçu un mandat, celui de maintenir l'ordre matériel au spectacle politique, tant sur la scène que dans les coulisses et dans la salle. Tout détenteur du pouvoir qui faillit à ce mandat est méprisable. La belle affaire si quelques innocents Tourmentins se trouvent pris entre deux portes ou même un peu étranglés ! Donc, M. Clemenceau est un homme sérieux et que j'estime. N'est-il pas bien plaisant de voir les journaux de l'opposition lui reprocher des manœuvres qu'ils applaudiraient si leurs maîtres politiques s'en trouvaient chargés ? A cheval donné, on ne regarde pas la bride. Eux, ils ne regardent que la bride. Si le cheval rue et leur casse la mâchoire, cela sera bien fait.

M. DEL. — Vous devenez gouvernemental.

M. DESM. — J'ai cru, autrefois, qu'il fallait toujours être contre le gouvernement. Maintenant, je crois qu'il faut toujours être pour le gouvernement.

M. DEL. — Ah !

M. DESM. — C'est comme cela.


XX

1er juin [1906]

Les Ouvriers

M. DESMAISONS. — Que pensez-vous des ouvriers ?

M. DELARUE. — Ils sont un peu encombrants.

M. DESM. — Sans doute, mais n'ont-ils pas raison, en somme ?

M. DEL. — Raison, quand ils désorganisent tout ?

M. DESM. — Le désordre est un moyen pour conquérir l'ordre, comme la guerre est un moyen pour conquérir la paix.

M. DEL. Le meilleur moyen d'avoir la paix est de la garder, quand on la possède, et le meilleur moyen de...

M. DESM. — Cela n'est pas très certain. Il y a des paix apparentes, plus désastreuses que des hostilités franches ; il y a un ordre social qui n'est peut-être qu'un désordre traditionnel.

M. DEL. — Vous voilà révolutionnaire, maintenant ?

M. DESM. Tout au plus évolutionniste, et encore je sais qu'il y a des limites à l'évolution. Je sais aussi que, lorsqu'on la presse, elle perd l'équilibre et fait la culbute. Cependant l'idée de révolution est comprise dans celle d'évolution. Linné a dit : Natura non fecit saltus. Cela prouve seulement que Linné était un esprit cinématique, une de ces intelligences qui ne sont frappées dans le monde que par l'apparence de continuité que présente le monde. Mais la nature, cependant, fait des sauts, et surtout la nature humaine. Il est vrai que cet exercice est toujours suivi d'un recul, mais ce recul ne remet pas les choses en l'état : un gain reste acquis ou, si vous voulez, pour ne rien préjuger, une avance. La révolution française a été suivie d'une forte réaction, puis la marche des idées a repris, et d'un peu plus loin que la première fois. Nous continuons.

M. DEL. — Vous apparentez le mouvement actuel à la révolution française ?

M. DESM. — Sans doute. En apparence, il serait un retour vers les anciennes institutions corporatives, mais il faut être bien fou du moyen âge pour prendre au sérieux cette apparence.

M. DEL. — La Révolution fut une victoire individualiste.

M. DESM. — Et c'est pour cela que je l'aime, en dépit de tout, et malgré sa grossièreté, sa bêtise et sa bassesse féroce. Balzac, dans les Mémoires de deux jeunes mariées, a écrit ce mot curieux : « En coupant la tête à Louis XVI, la Révolution a coupé la tête à tous les pères de famille. » Voilà pourquoi, sans nul fanatisme, bien entendu, sans nul sentimentalisme, j'aime la Révolution. Je ne sais si cette idée appartient à Balzac, je soupçonne qu'il l'a trouvée en quelque Bonald ou en quelque Maistre, mais c'est lui assurément qui l'a popularisée et transmise aux modernes protecteurs de la famille, lesquels d'ailleurs ne sont pas de force à la comprendre. Voulez-vous que je vous lise la suite ? Vous verrez combien on invente peu : « ... à tous les pères de famille. Il n'y a plus de famille aujourd'hui, il n'y a plus que des individus. En voulant devenir une nation, les Français ont renoncé être à un empire. En proclamant I'égalité des droits à la succession paternelle, ils ont tué l'esprit de famille, ils ont créé le fisc. Mais ils ont préparé la faiblesse des supériorités et la force aveugle de la masse, l'extinction des arts, le règne de l'intérêt personnel, et frayé le chemin à la conquête. Nous sommes entre deux systèmes ou constituer l'Etat par la famille, ou le constituer par l'intérêt personnel : la démocratie ou l'aristocratie, la discussion ou l'obéissance, le catholicisme ou l'indifférence religieuse. voilà la question en peu de mots. » La Révolution a donc coupé la tête à tous les pères de famille, c'est entendu. La famille n'a plus qu'une valeur d'assurance mutuelle, elle n'est plus qu'un refuge sentimental. Comme le reste de la société, elle ne repose plus que sur l'intérêt ou sur la sympathie. Au mot famille substituez le mot patronat et vous avez l'état présent de la question. Nous lirons ainsi le mot de Balzac : « En coupant la tête à Louis XVI, la Révolution a coupé la tête à tous les patrons. » La Révolution ne représente pas autre chose que la lutte de l'idée de liberté individuelle contre l'idée d'autorité familiale ou patronale.

M. DEL. — Et comment conciliez-vous cela avec le mouvement socialiste, syndicaliste collectiviste ?

M. DESM. — Mais le mieux du monde. Le collectivisme est-il autre chose qu'une tendance vers un individualisme fou ? Nous autres, quand nous parlons d'individualisme, nous avons surtout en vue les supériorités, les originalités. — Nous ne voyons aucun inconvénient à ce que les hommes cherchent à se hausser les uns au-dessus des autres. L'individualisme tel que nous le comprenons ne comporte presque aucune limite de développement. A un certain degré, nous ne le considérons plus que sous le point de vue esthétique et le crime heureux ou la vaste volerie nous laissent indulgents, quoique peut-être apeurés. Cette manière de traiter l'idée individualiste est, au sens vulgaire, immorale, mais elle a une beauté à laquelle les plus humbles moralistes chrétiens se trouvent contraints de céder parfois. C'est l'individualisme aristocratique, créateur non de castes ou de classes, mais de groupes extrêmement mobiles et instables. L'individualisme démocratique et collectiviste ne conçoit même pas l'existence des supériorités, même les plus évidentes. Il les appelle des privilèges et s'ingénie à les abaisser. Ses origines clairement judéo-chrétiennes se reconnaissent dans sa notion fondamentale de l'égalité absolue des hommes, transposition de la théologique égalité des âmes. Son rêve est sans doute la liberté dans la sécurité, idéal médiocre, mais qui peut charmer la très grande majorité des hommes. On ne considère plus la qualité du travail ou du produit, mais la quantité. Tous les hommes qui ont travaillé pendant huit heures ont droit au même salaire. Si les uns gagnaient davantage, ne serait-ce pas au détriment des autres ? Telle est la pure doctrine, mais les esprits les plus disciplinés gardent encore un certain respect atavique pour la supériorité, comme les cœurs les plus durs se laissent toucher par la beauté, et il n'est encore question dans les revendications ouvrières que d'un salaire minimum.

M. DEL. — Enfin, nous voilà revenus à la question.

M. DESM. — Vous avez pris cela pour une digression ?

M. DEL. — Sans doute.

M. DESM. — Vous avez peut-être raison, car je sens que le fil de mon discours m'échappe. Ce que c'est que de partir de la mort de Louis XVI pour élever une petite construction sociologique.

M. DEL. — Balzac fut un illuminé.

M. DESM. — Il fut souvent illuminé par la raison.

M. DEL. — Il eut des crises de mysticisme. Toute la question sociale est pour moi une question alimentaire.

M. DESM. — Eh bien, est-ce que l'élévation des salaires ne la résout pas ?

M. DEL. — Elle la résout momentanément.

M. DESM. — Que demander de plus ? Le temps n'est-il pas une succession de moments ? Occupons-nous du moment présent.

M. DEL. — Il est court, le moment présent.

M. DESM. — Les ouvriers demandent : I° de travailler moins ; 2° de gagner davantage...

M. DEL. — Et vous trouvez cela raisonnable ?

M. DESM. — Je trouve cela logique. Dans les pays très civilisés, et particulièrement en France, il y a une tendance au repos, très générale et très visible. On voudrait jouir enfin de la vie, telle que l'a faite le labeur, excessif parfois, des générations précédentes. La plupart des grandes inventions modernes ne procurent au peuple aucun plaisir. Qu'est-ce que cela lui fait, et à nous que nous importe, que l'on mette huit jours ou trois semaines à aller en Amérique ? La vitesse des chemins de fer nous agrée deux fois, quatre fois par an. Est-ce que le téléphone a tant que cela augmenté notre bonheur ?

M. DEL. — Chaque progrès matériel considéré séparément est peu de chose, mais l'ensemble est harmonieux.

M. DESM. — Précisément, et c'est de cette harmonie, à laquelle il contribue, que le peuple voudrait jouir à son tour. Est-ce déraisonnable ? Mais continuons. Pour cela deux choses sont nécessaires, du temps et de l'argent. Donc à une diminution du travail doit correspondre une augmentation des salaires.

M. DEL. — Quel paradoxe !

M. DESM. — Rien ne coûte plus cher que le loisir. Le travail gagne et le loisir dépense. Ils sont modérés, à mon avis, ceux qui, demandant deux heures de travail de moins, ne demandent que deux heures de salaire de plus.

M. DEL. — Vous vous moquez ?

M. DESM. — Réfléchissez un peu. Ne dépensez-vous pas davantage depuis que vous ne travaillez plus ?

M. DEL. — Je dépense davantage, parce que je dispose de plus d'argent, voilà tout.

M. DESM. — Erreur, vous disposiez de tout autant d'argent autrefois, seulement vous n'aviez pas le temps de le dépenser.

M. DEL. — Il y a un peu de vrai, là-dedans.

M. DESM. — C'est l'évidence même. Comparez les journées où vous restez chez vous à celles où vous allez flâner.

M. DEL. — Les journées de promenade sont onéreuses, je l'avoue, mais si je n'avais pas d'argent, je ne me promènerais pas.

M. DESM. — Que voulez-vous que fasse un ouvrier qui est libre à cinq heures du soir ?

M. DEL. — Qu'il rentre chez lui.

M. DESM. — Le beau plaisir !

M. DEL. — Cela en est un grand pour moi.

M. DESM. — Ne pensez pas toujours à vous. Mettez-vous à la place du terrassier qui vient de manier la pioche pendant huit heures.

M. DEL. — Je rentrerais me reposer.

M. DESM. — Le travail physique n'exige pas, et cela des moins solides, plus de sept heures de repos. Les repas demandent une heure. Que feriez-vous de huit heures de loisir si la promenade n'était pour vous qu'un surcroît de fatigue, et la lecture un ennui ?

M. DEL. — Que sais-je ? Je m'arrangerais, je jouerais avec un chat ou avec une femme...

M. DESM. — Vous avez des réponses d'étudiant ou de millionnaire. Enfin vous dépenseriez de l'argent, voilà le fait.

M. DEL. — Le fait est évident.

M. DESM. — Eh bien, concluez.

M. DEL. — Je conclus qu'un tel supplément de salaire sera inutile aux ouvriers.

M. DESM. — Le plaisir vous est donc inutile ? Mon cher, les ouvriers veulent bien travailler, mais ils veulent s'amuser ensuite. Je les approuve.

M. DEL. — Ils veulent aller boire.

M. DESM. — Et si boire est leur plaisir ? Allez-vous devenir moraliste, hygiéniste, abstentionniste ?

M. DEL. — Ne m'injuriez pas.

M. DESM. — De quelle vertu allez-vous devenir apôtre ?

M. DEL- — Mais je ne pratique aucune vertu.

M. DESM. — Ce n'est pas une raison cela. Pratiquer une vertu et prêcher une vertu, ce sont des plaisirs différents.

M. DEL. — Je n'ai pas de goût pour l'hypocrisie.

M. DESM. — Egoïste !

M. DEL. — Soit.

M. DESM. — Eh bien ! laissez donc vos frères prendre leurs plaisirs selon leur goût. Il est d'ailleurs probable qu'il n'y a rien de plus sain pour un homme, comme pour tout animal, que de suivre ses goûts. Je ne voudrais rien avancer qui pût avoir l'ombre de l'air d'une théorie finaliste, mais croyez-vous vraiment que l'humanité, prise en masse, puisse céder à une passion vraiment néfaste ? Cela revient à demander si un animal peut s'empoisonner par inadvertance. C'est la grande question de l'instinct. L'instinct peut-il être nuisible ? N'obéit-il pas toujours, au contraire, à une utilité visible ou secrète ?

M. DEL. — Ah ! cela, mon. cher ami, c'est trop fort pour moi.

M. DESM. — Adieu, alors.


XXI

15 juin [1906]

Politique

M. DELARUE. — Cela vous a beaucoup intéressé les élections ?

M. DESMAISONS. — Modérément. C'est un peu trop toujours la même chose. Le résultat n'en a pour ainsi dire jamais varié depuis trente-cinq ans. Aujourd'hui, comme hier, nous avons une majorité conservatrice bien compacte...

M. DEL. — Vous plaisantez ?

M.DESM. — Pourquoi cela ? Etes-vous donc dupe des mots, vous ? Regardez les hommes et vous verrez, à gauche comme à droite, d'imposantes assemblées de propriétaires, de maris, de pères, de barbons, d'usiniers, de capitalistes, de rentiers, de vertueux bonshommes...

M. DEL. — Mais ils sont radicaux, ils sont socialistes !

M. DESM. — Des mots, des mots !

M. DEL. — II y aura des faits.

M. DESM. — Des mots, des mots, vous dis-je. Et, tenez, toute la politique tient dans l'évolution des mots. Je vais vous le prouver. La politique, c'est de la linguistique ; c'est, en particulier, du ressort d'une division de la linguistique, qui s'appelle la sémantique.

M. DEL. — C'est-à-dire ?

M. DESM. — C'est-à-dire : histoire de la signification des mots, histoire de l'évolution du changement de sens dans les mots du vocabulaire.

M. DEL. — Allez, cela m'amusera toujours.

M. DESM. — II y a très peu de mots qui aient un sens constant. Ceux-là seuls ont un sens constant qui nomment des objets constants ou correspondant par tradition à un usage constant. Comprenez-vous ?

M. DEL. — Presque.

M. DESM. — Je vais vous donner des exemples. Les mots, soleil, cheval, main, hirondelle ont un sens constant parce que les objets qu'ils nomment sont immuables. D'autre part, nous appelons pain un objet dont la destination n'a pas changé depuis l'antiquité, mais dont la manutention et la forme sont devenues très différentes. Le pain des Romains était une galette. Le nom est resté constant parce que l'usage est demeuré constant.

M. DEL. — Vous ne vous êtes pas un peu égaré ?

M. DESM. — Je ne crois pas. Vous allez voir. Il y a dans la vie, dans l'esprit des hommes, une quantité de notions sans fixité et que nous qualifions, selon les époques, par des mots différents. Vous souvenez-vous du mot de Balzac dans le Député d'Arcis : « Sous l'Empire, — quand on voulait tuer un homme, on disait : c'est un lâche. Aujourd'hui, on dit : c'est un escroc. » Dans notre aujourd'hui, on dit : c'est un imbécile. Vous voyez, par ces trois qualifications, la notion confuse d'estime publique accordée sous l'empire, à la bravoure ; sous Louis-Philippe, à la fortune ; de nos jours, à l'intelligence, — l'intelligence pratique, car l'intelligence spéculative échappe à de telles appréciations.

M. DEL. — Passons. Je n'y vois pas encore très clair.

M. DESM. — Patience. Il est d'autres notions parfaitement fixes, mais dont l'expression demande sans cesse un mot nouveau, à mesure que vient à s'user, par la vulgarisation de l'idée qu'il représente, le mot même qui la qualifiait. Le mot ancien ne meurt pas pour cela ; chassé de son domaine, il passe dans un autre, chassant lui-même hors de ce domaine, le mot dont il va prendre la place, et ainsi de suite. De là des confusions, où on ne se retrouve qu'à force de patience.

M. DEL. — Vite un exemple, sans quoi je sens que je vais perdre pied.

M. DESM. — Des exemples, c'est très délicat. Nous allons peut-être tomber du premier coup sur une exception.

M. DEL. — Ce qui prouvera que votre science n'en est pas une, car un fait scientifique ne comporte pas d'exceptions.

M. DESM. — En théorie, non ; mais dès qu'on entre dans les faits, toute science devient contingente. Arrivons à la sémantique politique. Prenons le mot libéral, qui est ancien. Sous la Restauration, il a un sens qui, sauf certaines nuances historiques, correspond assez à ce que nous qualifions aujourd'hui par le mot radical. Il y a, dans l'œuvre de Stendhal, qui était au premier rang des esprits libéraux, toute une théorie de la politique radicale. Libéral, de son temps, comme aujourd'hui radical, se rattachait à jacobin. Cela signifiait, et voici le pivot sur lequel le mot a tourné, une certaine liberté de gauche opposée à une certaine liberté de droite. Or, la majorité du pays, à un moment, s'est rangée du côté de la liberté de gauche. Libéral, mot d'opposition, ne pouvait plus qualifier une idée de gouvernement. Alors, les partisans de la liberté de droite se sont emparés du mot délaissé et en ont fait l'expression du parti des libertés de droite. Le libéral de jadis était anti-clérical ; le libéral d'aujourd'hui est clérical. Libéral a voulu dire : liberté contre les curés ; aujourd'hui, il veut dire : liberté des curés.

M. DEL. — Je commence à comprendre un peu, mais cela n'éclaire pas beaucoup la situation politique.

M. DESM. — Attendez. Vous admettez, n'est-ce pas, que l'esprit public politique peut se représenter par quelque chose comme les sept couleurs de l'arc-en-ciel...

M. DEL. — Violet, indigo, bleu, vert, jaune, orangé, rouge.

M. DESM. — Merci. Eh bien, le spectre politique et le spectre solaire sont également invariables. Seulement, si, en politique, les couleurs ne varient pas, les noms changent. Le violet s'appelle successivement indigo, bleu, vert, etc., jusqu'à rouge ; après quoi, il faut bien qu'il reprenne son nom primitif. Ainsi l'esprit conservateur depuis trente-cinq ans, s'est successivement caché sous les noms de monarchiste, libéral, rallié, progressiste, républicain, radical. Ces changements amusent le peuple et lui donnent l'illusion du progrès.

M. DEL. — Et les socialistes ?

M. DESM. — Des radicaux de gauche, mais qui, arrivés à l'extrême des opinions possibles, dans le domaine du sérieux, tendent, pour ne pas se noyer, la main vers la droite. Vous voyez M. Millerand, M. Briand, beaucoup d'autres, hier farouches et redoutés, faire figure beaucoup plus raisonnable que tels hommes d'opinion centrale. Les socialistes ont d'ailleurs une conception de l'Etat qui se rapproche beaucoup de l'ancienne conception monarchique. L'ancienne royauté, jusqu'au temps de sa décadence, fut socialiste. Sully organisa partout où il put, en France, des industries d'Etat. La tapisserie, la dentelle furent un temps monopolisées par l'Etat aussi bien que le sel, et il y avait, pour loger les blés et ensuite les répartir, des greniers d'Etat. Enfin les corporations, originairement organisées par l'Etat, étaient bien plus tyranniques encore que les syndicats d'aujourd'hui, qui sont dans l'enfance.

M. DEL. — Et les collectivistes ?

M. DESM. — Il n'y a pas de collectivistes parmi les hommes d'intelligence sérieuse. Le collectiviste est un enfant un peu inférieur à Cabet, qui avait la candeur d'un adolescent. Tout ce que pourrait faire le collectivisme le plus absolu serait de déclarer que le sol est propriété nationale. Et après, rien. Car, avant cette déclaration qu'on aurait vu venir, un immense morcellement se serait produit et l'Etat se trouverait en présence d'une infinité de petits propriétaires, réels ou fictifs, peu importe, mais pratiquement inviolables. Quant à la grande industrie, si on y touche, elle meurt ; et quant à la fortune mobilière, elle se rit de tout. D'ailleurs, il en est de l'ordre social comme de l'ordre naturel. En détruisant un rouage qui paraît inutile, on en détruit, sans le savoir, un autre dont l'utilité était vitale. Qui sait si l'abolition des dix mille grandes fortunes françaises n'entraînerait pas la ruine de toutes les aisances moyennes et, comme conséquence, ne provoquerait pas une misère, donc une ruine universelles ? Vous connaissez la fable de Darwin ?

M. DEL. — Dites.

M. DESM. — Si vous voulez cultiver avec succès le trèfle rouge, ayez beaucoup de chats.

M. DEL. — C'est incompréhensible.

M. DESM. — Que non. Les bourdons, en allant de fleurs en fleurs, fécondent le trèfle rouge. Sans bourdons, pas de trèfle rouge. Or les mulots détruisent les nids de bourdons. Or les chats détruisent les mulots et, quand il n'y a pas de mulots, il y a beaucoup de bourdons et le trèfle rouge, fécondé, donne de la semence pour la saison suivante.

M. DEL. — C'est joli.

M. DESM. — Je crois bien.

M. DEL. — Et alors ?

M. DESM. — Et alors, nous avons une chambre où il y a deux majorités : l'une anti-socialiste, l'autre anti-cléricale.

M. DEL. — Ceci me plaît assez, mais vous me paraissez bien optimiste aujourd'hui.

M. DESM. — II y a des jours...

M. DEL. — J'ai peur que vous ne preniez vos désirs pour des réalités.

M. DESM. — Mais, mon ami, tous les hommes en sont là. Le monde politique, comme tous les mondes, est une représentation de notre esprit. Il est ce que nous croyons qu'il est.

M. DEL. — Vous m'offrez une bien médiocre certitude.

M. DESM. — Demandez-moi des doutes ; ne me demandez pas des certitudes. Mais vous, en avez-vous ?

M. DEL. — Hélas ! non.


XXII

1er juillet [1906]

Le bonheur.

M. DELARUE. — Bonjour, mon cher ami, je vous annonce une grande nouvelle.

M. DESMAISONS. — Merci. Je m'ennuyais. Cela va me distraire.

M. DEL. — Vous n'avez pas l'air bien ému ?

M. DESM. — Faut-il donc que je sois bien ému ? C'est que je n'aime pas les émotions.

M. DEL. — Tenez-vous bien alors.

M. DESM. — Si je prenais un cordial ?

M. DEL. — Prenez un cordial.

M. DESM. — Non, un cigare me suffira. Avec un bon cigare je puis braver beaucoup d'émotions.

M. DEL. — Bien. Y êtes-vous ?

M. DESM. — J'y suis.

M. DEL. — Attention.

M. DESM. — Parlez.

M. DEL. — La question sociale est résolue.

M. DESM. — Ah !

M. DEL. — C'est comme je vous le dis.

M. DESM. — Et quel est l'heureux coquin ?...

M.DEL. — M. Jaurès.

M. DESM. — Cela ne m'étonne pas. Un homme si éloquent !

M. DEL. — Si éloquent que j'en suis encore tout abasourdi.

M. DESM. — Vous y étiez ?

M. DEL. — J'y étais.

M. DESM. — Cela fut long.

M. DEL. — Cela fut trop court. Quel génie ! Quelle fanfare ! C'est une musique militaire que cet homme-là ; trombones et trompettes, pistons, tambours et fifres.

M. DESM. — Et quelle est la solution ?

M. DEL. — II a dit... Il a dit ce que disent trombones et trompettes, pistons, tambours et fifres.

M. DESM. — Beaucoup de bruit. Un bruit agréable ?

M. DEL. — Un bruit martial, quelque chose comme la marche de la « Fille du Régiment ».

M. DESM. — C'est de la musique un peu ancienne.

M. DEL. — Oui, ce fut un peu rococo. Je me croyais en 1840, aux temps de Cabet et de l'Icarie.

M. DESM. — Vous avez lu le « Voyage en Icarie » ? J'en ai la première édition. C'est un ouvrage comique et je ne crois pas que M. Jaurès fasse jamais oublier le bonhomme Cabet.

M. DEL. — Tous les deux font le même rêve...

DESM. — Le bonheur universel.

M. DEL. — Partis du même principe...

M. DESM. — Les injustices sociales...

M. DEL. — Ils entreprennent le même voyage...

M. DESM. — Et abordent à la même Icarie. Il n'y en a qu'une. Quand la terre était encore peu connue, on mettait Icarie au Texas, ou dans les montagnes de la Lune. Aujourd'hui, on la situe dans l'avenir. C'est toujours Icarie. Thomas Morus appelait ce pays-là Utopie et les petits utopistes du temps présent l'appellent la Cité future. Les hommes sont si nigauds que de donner un nom nouveau à une vieille chose, ils croient avoir conçu une chose nouvelle. La cité future, c'est nouveau comme l'âge d'or et comme le paradis terrestre. Mais les rêves que les anciens mettaient au passé, les utopistes du jour, imitant d'ailleurs les Chrétiens millénaires, les mettent au futur. L'autre jour, nous avons vu que la politique n'est que de la sémantique ; la sociologie n'est que de la grammaire. L'humanité conjugue éternellement ses verbes tantôt au passé, tantôt au futur, et l'infinitif, qui serait la stabilité, lui échappe éternellement.

M. DEL. — Mais elle conjugue aussi au présent.

M. DESM. — Le présent n'est qu'une oscillation entre le passé et le futur. Le présent n'existe pas. « Je suis heureux », cela veut dire : « Je viens d'être heureux », ou bien : « Je vais être heureux. » C'est un aveu ou un espoir. Ah ! il serait bien intéressant de lire une grammaire qui tiendrait compte de toutes les nuances du langage et de toutes les nuances de l'esprit ! Une telle grammaire nous apprendrait que si le présent a quelquefois l'intention d'exprimer un état actuel, il exprime le plus souvent un état futur ou un état passé, surtout un état passé. Mais que de remarques curieuses ne ferait-elle pas, cette grammaire ! Elle constaterait que presque toute la littérature française jusqu'à la moitié du dix-huitième siècle est écrite au passé ou au présent, qui est un passé immédiat. L'emploi du futur date des rêves pré-révolutionnaires. Il diminua beaucoup, après la première faillite de la Révolution. Balzac écrit au présent avec une tendance à situer ce présent dans un passé très récent. Stendhal, au contraire, s'oriente vers le futur, avec toutes les précautions de son esprit soupçonneux. En Michelet le passé et le futur se livrent d'ardents combats : jamais homme n'eut dans l'esprit aussi peu de stabilité. Renan se tourne vers le passé, franchement. Dans la suite, la plupart des intelligences regardèrent l'avenir. Aujourd'hui, à part un groupe d'esprits sérieux, mais craintifs, qui vivent dans le passé, à part deux ou trois têtes solides qui travaillent à fixer dans leurs nerfs la sensation du fugitif présent, tous les hommes galopent frénétiquement vers un futur chimérique. Tous crient d'une voix éperdue, comme les Dix Mille de Xénophon : Thalatta ! Thalatta ! Mais les Dix Mille virent la mer et les rêveurs d'aujourd'hui ne verront que la misère et la mort.

M. DEL. — Vous êtes dur. J'aime mieux M. Jaurès. Il est tonitruant, mais bon enfant. C'est un Jupiter bénin.

M. DESM. — Un Jupiter familier, Jupin.

M. DEL. — C'est cela. Enfin, s'il nous a un peu étourdis, il nous a bien amusés et bien consolés.

M. DESM. — Vous avez besoin d'être consolé ?

M. DEL. — Moi ? Vous vous moquez. Je dis nous, parce que je fraternisais, sous l'éloquence de ce sermon, avec un tas de braves gens, heureux de songer qu'ils auraient un jour l'espoir d'être heureux, plus tard, dans le futur. Le paradis ouvrait ses portes. Ils voyaient les anges, ils entendaient la musique, ils respiraient l'encens de la « grande église socialiste ». C'était capiteux comme un ballet de féerie où l'on respire la sueur de beaucoup de femmes...

M. DESM. — Delarue !

M. DBL. — Qu'ai-je dit ?

M. DESM. — Vous vous êtes égaré vers les coulisses du Châtelet.

M. DEL. — C'est que j'ai encore plus de goût pour le paradis de Mahomet que pour celui de Jaurès.

M. DESM. — Vous pratiquez l'un sans désirer l'autre ?

M. DEL. — C'est cela. Je dois vous dire, cependant, que la Cité future de M. Jaurès m'apparut d'abord comme une vaste débauche. Je vis une invasion de prolétaires égayés entrant chez les riches, la chanson aux lèvres. On expropriait joyeusement, en cadence. Alors je pensai aussi au Bourgeois gentilhomme en considérant tous ces braves compagnons en train de s'initier par une effraction légale et fraternelle aux jouissances des intérieurs cossus. Puis la vision se fit morne, car je me représentai combien tout cela serait ridicule et triste...

M. DESM. — Le désordre n'est jamais gai ; ou s'il y a des désordres gais, comptez qu'ils sont ordonnés avec une science subtile et secrète. Enfin, quoi ? Ils dépouilleront, les riches pour revêtir les pauvres ? C'est ça qui est une vieille chanson. Mais savent-ils seulement ce que c'est que la richesse ? Ont-ils réfléchi que la moitié de la richesse est faite de crédit, c'est-à-dire de confiance ? Que peut-on séquestrer ? La terre, les immeubles, les outillages. Et après ? L'Etat socialiste aura les voitures, mais les chevaux seront partis, les deux chevaux qui sont l'or et le crédit. Un domaine, une maison, une usine sans argent pour les faire valoir, c'est une charrette sans cheval ou un train sans locomotive. Que pourra nous prendre l'Etat collectiviste ?

M. DEL. — Quelques meubles, quelques livres.

M. DESM. — Ils feront des souliers pour leurs filles avec nos maroquins, mais leurs filles nous regretteront.

M. DEL. — Nous avons fait le bonheur de plus d'une fille du peuple.

M. DESM. — Depuis deux cents et peut-être trois cents ans, toute femme adroite et jolie, tout homme adroit et intelligent est presque toujours arrivé, en France, à ce qu'il a voulu. Je pourrais vous citer dix industriels ou négociants que j'ai connus, il y a quinze ans, à l'état d'ouvriers, de commis, de petits employés ; ils avaient de l'adresse et de l'intelligence. S'ils ont quelque raison, ils doivent se juger heureux.

M. DEL. — Mais les autres ?

M. DESM. — Pour faire du pain, il faut de la pâte et du levain. Les uns sont le levain ; les autres sont de la pâte. Quel pain fera-t-on, quand il n'y aura plus de levain ?

M. DEL. — Un pain nouveau, plus scientifique, et peut-être plus propre.

M. DESM. — Ah ! ça, est-ce que vous en êtes ?

M. DEL. — J'avoue que je suis curieux, très curieux, je verrais quelque chose avec plaisir.

M. DESM. — Mais vous ne verrez rien, soyez tranquille

M. DEL. — Qui sait ?

M. DESM. — Alors vous donnez dans l'utopie.

M DEL. — Non, mais, enfin, on me promet le bonheur, et c'est bien tentant.

M. DESM. — Vous raillez, mais cela ne fait rien, je vous comprends. Vous voulez dire que les maîtres du peuple seront toujours ceux qui pourront lui promettre un paradis. Ce n'est que trop vrai. Après les chrétiens, les prêtres socialistes. Nietzsche a écrit de bien belles choses sur l'exploitation de l'idée de paradis.

M. DEL. — Si j'étais plus jeune, je m'y mettrais.

M. DESM. — Erreur. Vous dites cela après coup Le véritable prêtre sent sa vocation à quinze ans. Voyez Julien Sorel.

M. DEL. — Vendre du paradis, vendre du paradis.

DESM. — Ah ; c'est un beau commerce !

M. DEL. — Et savez-vous ce que je pense, mon cher ami ? C'est un commerce qui ne va pas sans quelque noblesse.

M. DESM. — Quand on y croit.


XXIII

15 juillet [1906]

Innocents.

M. DESMAISONS. — Si nous parlions un peu de l'affaire Dreyfus ?

M. DELARUE. — O[h] ! non, je vous en prie !

M. DESM. — Et pourquoi cela ?

M. DEL. — Mais c'est périmé. Ce n'est même plus de l'histoire, c'est de la préhistoire. Cela remonte à l'âge de la pierre, à l'époque des cavernes. Dreyfus était un contemporain du mammouth ou des cités lacustres.

M. DESM. — Oui, c'est un peu ancien, — et pourtant, c'est peut-être nous qui avons vieilli, et non pas cette singulière histoire.

M. DEL. — Je n'y ai jamais pris grand intérêt.

M. DESM. — C'est un genre que vous vous donnez, mon cher ami.

M. DEL. — Non, je vous assure. D'ailleurs, rappelez vos souvenirs.

M. DESM. — Je crois que le plus détaché, c'était encore moi.

M. DEL. — Là, vous allez me voler mon attitude, maintenant.

M. DESM. — Si peu que je vous avouerai que je prends goût à cette affaire, depuis qu'elle n'intéresse plus personne.

M. DEL. — Affectation.

M. DESM.— Principe. Vous connaissez le livre du jour : Ce qu'il faut lire ?

M. DEL. — Naturellement. Il m'a même déjà coûté plus de deux cents francs d'ouvrages que je ne connaissais pas, — et qu'il faut lire, cela est évident.

M. DESM. — Eh bien, moi, mon cher, je ne lis que les livres qu'il ne faut pas lire. Croyez-moi, ce sont les seuls qui soient amusants. Or, il ne faut plus s'intéresser à l'affaire Dreyfus ; donc je m'y intéresse.

M. DEL. — Et vous y comprenez enfin quelque chose ?

M. DESM. — Moins que jamais, mais je ne désespère pas. Dans les romans ordinaires, le commencement est généralement assez clair. Ce n'est que vers la fin que l'auteur, enivré d'encre, déraille ou somnole. Dans le roman Dreyfus, la nuit se fait dès les premières pages. On ne comprend ni pourquoi cet officier riche eût vendu pour quelques sommes de médiocres paperasses, ni pourquoi, s'il était innocent et inoffensif, on eût ourdi contre lui un complot aussi gros...

M. DEL. — Les hommes sont très méchants, mais surtout très bêtes.

M. DESM. — Sans doute, mais il y a tout de même là un dilemme inquiétant.

M. DEL. — Si vous saviez la vérité, comprendriez-vous davantage ? Les mobiles vous demeureraient également obscurs, même étalés au grand jour. L'histoire s'est passée dans une coterie dont la psychologie nous est inaccessible. La mentalité militaire et la mentalité ecclésiastique sont toutes les deux impénétrables à qui les regarde du dehors. Et ceux qui les regardent du dedans, ceux qui font corps avec ces milieux particuliers, sont nécessairement incapables d'en dissocier les éléments. Je dirai même que les transfuges qui nous font des confidences sont, de tous peut-être, les moins qualifiés pour analyser un secret, dont ils n'ont pas compris la valeur, s'ils l'ont pénétré, ou dont ils n'ont pas été jugés dignes.

M. DESM. — Non, laissons ces mystères. Ou plutôt, trouvons-en la clef. Nous sommes dans la domaine des passions. Or, le principe de la passion, c'est la foi. Tout ce que l'on fait au nom de la foi est juste.

M. DEL. — Vous n'expliquez rien.

M. DESM. — Laissez-moi continuer. Je cherche. J'ai la clef. Il faut maintenant qu'elle entre dans la serrure ; je tâtonne, mais elle entrera.

M. DEL. — Si c'est la bonne.

M. DESM. — C'est la bonne. Vous connaissez le mécanisme du mensonge destiné à couvrir un premier, puis un second mensonge, et ainsi de suite ? Supposons donc, dans ce bureau où il est détesté, une entente pour déconsidérer légèrement Dreyfus. On ne désire d'abord que se débarrasser de lui et des propos en l'air suffiront. Mais, au « rapport », ces propos sont pris très au sérieux : alors on se met en mesure de les prouver. Les mensonges, les forgeries s'accumulent, et aucune manœuvre ne paraît déloyale à ces hommes loyaux, parce que leur honneur est en jeu et que l'honneur est article de foi. J'ai entendu donner cette explication. Cela est plus invraisemblable [vraisemblable ?] que celle que l'on tire des idées mystiques anti-juives. Cependant le mysticisme s'allie fort bien avec l'esprit militaire. Maintenant un fait semble certain, c'est que des documents disparurent des bureaux de l'Etat-Major, et que, si Dreyfus ne fut pas le coupable, ce coupable est demeuré inconnu.

M. DEL. — Par quel bout que l'on prenne cette histoire, elle est absurde.

M. DESM. — Enfin, l'illustre coupable va prochainement passer à l'état d'innocent. Il va être innocent comme tout le monde, comme vous comme moi-même. Etat charmant et appréciable.

M.DEL.— Mais puisqu'il est gracié, libre, remis en possession de sa fortune et de sa famille ?

M. DESM. — Ils ont tous besoin d'une réhabilitation officielle, ces innocents. Pourquoi ne pas réhabiliter aussi les coupables ? Y a-t-il des coupables ? Il y a, je pense, des animaux domestiques et des animaux sauvages ; il y a des herbivores et des carnivores. La sociologie en est encore où nous voyons la zoologie des almanachs et des magazines illustrés : animaux utiles et animaux nuisibles.

M. DEL. — C'est un point de vue.

M. DESM. — Pratique, oui, mais non pas scientifique. Que l'on avoue alors que la sociologie n'est que de l'empirisme.

M. DEL. — Ce doit être un peu dur, tout de même, de s'en aller au bagne, quand on n'a pas mérité le bagne.

M. DESM. — Et quand on l'a mérité, est-ce moins dur ? Et le mérite-t-on jamais ? A quoi tiennent la culpabilité et l'innocence ? A des hasards intérieurs ou extérieurs ; à des erreurs du système nerveux, à des rencontres. Les crimes prémédités, cause interne ; les crimes non prémédités, cause externe. Un jeune homme honnête et doux s'assied sur un banc en traversant un jardin public : c'est sa première station vers le bagne. S'il avait contourné le jardin, ou s'il avait plu à ce moment, il n'aurait pas rencontré la femme qui lui fera commettre un crime.

M. DEL. — Il aurait commis un autre crime.

M. DESM. — Qu'en savez-vous ? Il n'y a pas d'expérience possible en sociologie, parce qu'on ne rencontre jamais deux fois les mêmes éléments.

M. DEL. — Alors, vous désirez l'indulgence ?

M. DESM. — Au point où nous en sommes, oui. Mais un peuple qui voudrait régner devrait être impitoyable pour tous les incurables, ceux de la pauvreté comme ceux du crime, comme ceux de la maladie. Avec la moitié de ce que l'on dépense pour prolonger la vie de quelques tuberculeux pauvres, on augmenterait la force utile d'une immense quantité de travailleurs sains et dispos. Mais non, et il semble qu'en cela comme en tout l'idéal social soit devenu d'obtenir une honnête moyenne : moyenne entre l'intelligence et la bêtise, moyenne entre la force et la faiblesse, moyenne entre la santé et la maladie.

M. DEL. — La santé insulte à la maladie, comme la richesse insulte à la pauvreté.

M. DESM. — Parfait. Mais puisque nous parlons d'innocents, j'ai eu communication d'une circulaire innocente que je veux vous faire lire. Il s'agit d'un roman moralisant. L'auteur envoie son livre, attend quelques jours, puis arrive une circulaire qui vous demande comment vous résolvez le problème posé à la page 366. Pour plus de sûreté la circulaire le reprend et le résume :

« Il existe entre la nature et la civilisation un conflit permanent, intéressant au plus haut point l'avenir de la race. La nature donne à l'homme, dès l'âge de l'adolescence, avec les facultés de la reproduction, le besoin créateur ; et la société, en dressant la barrière de ses mœurs et de ses complications matérielles, s'oppose à ce que l'instinct d'amour soit satisfait avant le moment social du mariage.

Comment solutionner ce problème, au mieux de la santé, des élans impulsifs du génie de l'espèce, et des expériences de la vie civilisée ?

1° L'homme doit-il rester chaste jusqu'au mariage ? Ne craignez-vous pas que l'abstinence soit une cause d'amoindrissement de ses qualités viriles ?

2° Si vous pensez que l'individu doit accomplir sa fonction d'homme, depuis l'âge de dix-huit ans jusqu'à l'époque où il sera capable de se charger d'une famille, comment estimez-vous qu'il puisse le faire, sainement, raisonnablement, sans nuire à son avenir, sans porter préjudice non plus à autrui ? »

Hein ? Qu'en pensez-vous ?

M. DEL. — Innocence, innocence, tout n'est qu'innocence !


XXIV

1er août [1906]

Dimanche

M. DESMAISONS. — Eh bien, mon cher ami, on va donc se reposer le dimanche ?

M. DELARUE. — Voire, et qu'est-ce que l'on faisait donc jusqu'ici ?

M. DESM.— II paraît que l'on travaillait.

M. DEL. — Où ?

M. DESM. — Dans des endroits secrets, dans des caves, dans les catacombes.

M. DEL. — Alors, plus de chemins de fer, plus de voitures d'aucune sorte, plus de restaurants, plus de cafés, le dimanche, plus rien ? Je ne m'en suis pas encore aperçu.

M. DESM. — Et vous ne vous en apercevrez pas. Ceux qui ne travaillaient pas le dimanche continueront à ne pas travailler, et ceux qui travaillaient continueront à travailler. Telle est la loi.

M. DEL. — Alors ?

M. DESM. — Alors, rien du tout. Il s'agit d'un hommage public au Décalogue. Il y a longtemps que le christianisme n'avait été, en France, à pareille fête. L'hommage a été unanime. Les curés ne disent rien, mais ils sont bien contents. Suivez ce mouvement, mon cher Delarue, il est curieux. Toute la politique sociale du vingtième siècle va consister à laïciser les enseignements de l'Eglise, tout en honnissant l'Eglise. N'est-ce pas Villiers de l'Isle-Adam qui a écrit un conte appelé les Plagiaires de la foudre ? Nous allons avoir les Plagiaires de l'Eglise.

M. DEL. — Et je suis sûr qu'ils se croient très originaux, très hardis ?

M. DESM. — Evidemment. C'est le propre du plagiaire, et c'est aussi ce qui le rend si comique. Le plagiaire peut, cependant, faire œuvre utile. Le principe de cette loi du repos n'est pas mauvais, c'est-à-dire qu'il est conforme aux tendances présentes de révolution des mœurs. La tendance au repos est très sensible. On a trop travaillé au dix-neuvième siècle et, résultat affreux, on a travaillé pour rien.

M. DEL. — Pour rien ?

M. DESM. — Croyez-vous que le bonheur moyen soit plus élevé — style de statistique — aujourd'hui qu'en 1780 ?

M. DEL. — Oui, je le crois.

M. DESM. — Croyez-vous qu'il ait augmenté en proportion de nos efforts depuis cent vingt ans ?

M. DEL. — Il est avéré que les hommes se plaignent aujourd'hui tout autant qu'à la veille de la Révolution.

M. DESM. — Si donc il y a eu une amélioration, elle n'est pas sentie.

M. DEL. — Les hommes se plaignent, mais ont-ils raison de se plaindre ?

M. DESM. — La belle raison que la raison ! Il s'agit de sensibilité. Il est certain qu'en travaillant douze et quatorze heures par jour les hommes du dix-neuvième siècle croyaient conquérir le bonheur pour eux-mêmes ou, au moins, pour leurs petits-enfants. Or, il n'est rien arrivé du tout.

M. DEL.— Ils ont augmenté la fortune publique.

M. DESM. — Oui, je connais ce paradoxe : Tout ce qui profite à la ruche profite à l'abeille. Seulement les hommes ne sont pas des abeilles ; ils ont une vie individuelle et, même dans les plus basses régions, consciente. L'homme n'est pas nécessairement un animal social. Il peut vivre ou ne pas vivre en société. Le couple se suffit à lui-même. L'individu, au besoin, supporte la solitude absolue. L'abeille, au contraire, et tous les animaux exclusivement sociaux, périt si on la distrait du corps organisé dont elle fait partie. Donc, quand nous parlons des hommes, il nous faut, si nous ne voulons tourner le rouet vain de la métaphysique, considérer les individus un à un. Laissons la fortune publique. Elle est excessive en France, et d'ailleurs presque stérile, et peut-être nuisible. La prospérité d'un pays fait-elle la prospérité des individus ? Pour moi, je pense qu'il n'est pas très téméraire d'avancer que ce qui profite à la ruche humaine nuit à l'abeille humaine.

M. DEL. — Vous remplacez un paradoxe par un autre paradoxe. Le contraire d'une erreur n'est pas nécessairement une vérité.

M. DESM. — Aussi, je n'affirme pas, j'insinue, je propose. Quand il y a trop d'argent dans un pays, l'argent ne sert plus à rien.

M, DEL. — Vraiment ?

M. DESM. — L'argent n'a plus de valeur que par grandes masses. La somme de revenus ou de gains qui donnait l'aisance ne procure plus qu'une misère honnête...

M. DEL. — N'en fut-i! pas toujours de même ?

M. DESM. — Oui, peut-être. Tout est relatif. Alors, mettons que presque rien n'a changé. Nous en arrivons tout de même à la faillite du labeur intensif. Les hommes, ayant perçu cela, ont décidé de se reposer enfin, et je les approuve. Mais à quoi bon une loi impérative ? Avez-vous réfléchi à l'illusion des législateurs ? Ils se croient libres de voter une loi, comme s'ils n'obéissaient pas eux-mêmes à la plus impérieuse des lois, celle de l'opinion ! Ils croient que leurs lois dictent les mœurs, alors que c'est tout le contraire, et que ce sont les mœurs qui dictent les lois...

M. DEL. — Une loi comme celle du repos hebdomadaire serait donc inutile ?

M. DESM. — Inutile en grande partie, puisqu'elle ne fait que sanctionner un usage ; mais nuisible, en tant qu'elle veut plier à l'usage général les individus et les groupes qui ont de bons motifs pour s'y refuser. Il n'y a de bonnes lois que les conventions particulières. En somme, la loi dont nous parlons s'accorde avec les trois quarts des volontés et violente le dernier quart. Pour arriver à quelque chose de sensé, en fait de lois sociales, il faudrait les orner d'un article préparatoire ainsi conçu : « Ne seront forcés d'obéir à cette loi que ceux qui le voudront bien. »

M. DEL. — On obtiendra ce résultat par des exemptions...

M. DESM. — C'est ce que l'ancien régime appelait des privilèges. Il faut toujours en revenir là. Si tout le monde obéissait à toutes les lois, il n'y aurait, plus de vie sociale. Deux systèmes seuls sont possibles, celui de la liberté, celui du privilège.

M. DEL. — Il est curieux de constater combien l'ancien régime monarchique, que l'on a tant honni, revient en faveur.

M. DESM. — C'est normal. Le passé est un si grand réservoir de nouveautés ! Vous avez vécu et moi aussi sous la férule de la théorie de l'évolution. Vous êtes encore convaincu que les espèces animales se sont modifiées lentement, que leur stabilité n'est qu'apparente, qu'elles évoluent, au contraire, vers de nouvelles formes...

M. DEL. — Sans doute.

M. DESM. — Eh bien, tout cela commence à être un peu démodé. D'abord, il semble certain qu'un très grand nombre d'espèces ne subissent plus aucune modification ni n'en peuvent plus subir. D'autre part on admet, depuis les travaux de De Vries, que des espèces nouvelles peuvent surgir tout à coup, qu'un produit peut naître, dissemblable de ses générateurs. On appelle cela la mutation, en opposition à l'évolution. On lui a donné aussi le nom de variation spontanée, ce qui est plus clair, quoique, en apparence, déraisonnable. Nous voici, en d'autres termes, revenus à une théorie voisine de l'ancienne théorie de la création. Jadis, c'était Dieu qui créait maintenant, c'est la Nature. Mais, dans les deux cas, le mot création est le meilleur.

M. DEL. — Et qu'en pensez-vous ?

M. DESM. — Je pense que c'est une théorie agréable, parce qu'elle nous permet de compter sur l'imprévu. Les oiseaux sont parmi les derniers venus et les moins imparfaits des vertébrés. Supposez que, dans une couvée de pigeons ou de corneilles, un oiselet se trouve doué d'une cervelle de grosseur et de richesse anormales, que cette tare — car cela serait d'abord une tare — se transmette de couvée en couvée, il peut, en quelques générations, se dresser devant nous une espèce intelligente ou apte à l'intelligence. On n'explique plus guère autrement le développement monstrueux du cerveau humain et ses conséquences, la sensibilité et l'intelligence humaines...

M. DEL. — Vous me faites frémir. Je tiens à ma royauté.

M. DESM. — Oh ! elle est à la merci d'un hasard. Le hasard, voilà notre maître. Un petit trouble heureux dans la circulation du sang qui baigne le cerveau futur d'un poulet et voilà née la race par qui nous serons peut-être un jour exterminés ou réduits en esclavage.

M. DEL. — Maintenant, vous me faites rire...

M. DESM. — M. Wells mettra cela en roman un de ces jours et vous ne rirez plus. Vous tremblerez devant les Oiseaux comme devant les Martiens.

M. DEL. — Au fait, c'est peut-être par un obscur pressentiment de cette destinée que l'humanité prend peu à peu le travail en dégoût ?...

M. DESM. — Peut-être, mais quelle qu'en soit la cause, elle a raison.

M. DEL. — Elle veut, se reposer, sur ses vieux jours.


XXV

15 août [1906]

Honneur

M. DESMAISONS. — Quand il y a des histoires de légion d'honneur, je pense tout de suite à César Birotteau, qui fut ruiné et puis failli, pour avoir été décoré.

M. DELARUE. — Moi, je pense à ce monsieur habitué des maisons Philibert et qui, avant d'entrer chez les houris, mettait son ruban rouge dans sa poche.

M. DESM. — Je pense à ceux qui en firent commerce, à ceux qui s'endettèrent, qui dînèrent de salade, pendant des années, pour verser à quelque Wilson le prix de cette vanité.

M. DEL. — Je pense à ceux...

M. DESM. — Oui, mais l'institution n'en reste pas moins très populaire, très utile et très morale. Elle continue d'inciter à une bonne conduite beaucoup de faibles qui, sans cela, se laisseraient rouler par la vie. Elle épargne à l'Etat bien des dépenses ; on pourrait la faire figurer pour des millions à l'actif du budget. Et quant à sa popularité, elle est immense : voyez l'affaire Sarah Bernhardt.

M. DEL. — Ah ! si le gouvernement, avait eu cette activité et cet entêtement quand il s'agissait de l'affaire du Maroc !

M. DESM. — Mais alors il n'était pas soutenu par l'opinion. L'opinion, en France, se dérange rarement. Il faut des événements extraordinaires. L'opinion disait à M. Bourgeois, lors d'Algésiras : capitule, si tu veux. Elle dit à M. Briand : Tu ne capituleras pas. Et Sarah Bernhardt sera décorée.

M. DEL. — Je n'y vois pas d'inconvénient.

M. DESM. — Il n'y en a aucun et les gens qui siègent dans le petit temple rococo du quai d'Orsay se couvrent de ridicule. Quoi ! refuser à une artiste d'une notoriété universelle la distinction que l'on vient d'accorder à cinquante agents électoraux !

M. DEL. — Mais ce que je ne comprends pas très bien, c'est le désir de cette femme à qui la vie a tout donné, qui a récolté dans l'applaudissement unanime tous les millions qu'elle a voulus !

M. DESM. — Les plaisirs de vanité sont presque incompréhensibles pour des philosophes de notre école. Nous mettons au-dessus de tout, n'est-ce pas ? les plaisirs naturels, les plaisirs égoïstes, tout ce qui est jouissance réelle dans tous les ordres : physique, intellectuel, sentimental. D'autres, et la majorité des hommes, peut-être, estiment avant tout les plaisirs sociaux, les plaisirs qui se voient, qui excitent l'envie. Pour ces gens-là, être heureux, c'est paraître heureux. Vous connaissez la conclusion des Aventures du baron de Fœneste : — « Enay. Or ça, monsieur le baron, vous voyez la diversité de ces tableaux, de quelle bande aimeriez-vous mieux être ? — Fœneste. J'aimerais bien mieux paraître dans le triomphe et dans la félicité. — Enay. Et moi y être véritablement. »

Etre applaudi, être loué, il y a des gens que cela console de tout ; et il y en a d'autres, au contraire, qui traînent, sous la gloire ou sous l'apparat de la fortune, une vie lamentable. Peut-être que les vaniteux sont plus utiles à la société, s'il est permis de considérer l'entité sociale en négligeant les réalités individuelles. Ils ne lui donnent pas son charme, mais ils lui donnent son éclat, son mouvement. La vanité est un principe d'action. D'ailleurs, il ne serait pas très raisonnable de diviser les hommes en deux catégories : les vaniteux et ceux que l'on appellerait alors les voluptueux. Tous participent à ces deux qualité., sauf quelques monstres. Mais il y a en chaque homme une dominante. Il est bien évident que ceux qui courent après la croix sont des vaniteux, mais les voluptueux la reçoivent et n'en sont pas fâchés.

M. DEL. — J'avoue que pour ma part...

M. DESM. — Eh bien ?

M. DEL. — Je ne dirais pas non.

M. DESM. — Et pourtant, si je vous connais bien, vous n'êtes pas vaniteux ?

M. DEL. — Je ne suis pas précisément un voluptueux, non plus.

M. DESM. — N'avons-nous pas dit qu'il fallait choisir entre les deux, — avec les nuances ?

M. DEL. — Je crois que je suis surtout un curieux.

M. DESM. — Mais cela rentre dans la volupté, cela ! L'amour lui-même, qui tend si naturellement à la volupté, est fait de curiosité, presque entièrement. Et c'est ce qui explique la brièveté de la plupart des amours, qui meurent, dès que la curiosité est satisfaite. C'est la curiosité qui fait les Don Juan. Il y a aussi de la vanité chez eux, mais elle ne vient qu'après, tout à la fin, et encore ! Le véritable Don Juan ne pense jamais à son amour de la veille ; il pense très peu à son amour du moment, et beaucoup à son amour de demain.

M. DEL. — Oui, mais moi je n'ai jamais été infiniment curieux des choses de l'amour.

M. DESM. — Est-ce possible ?

M. DEL. — Cela ne m'a jamais pris que par boutades. Ma curiosité se porte sur toutes sortes de choses à la fois. Dès qu'une chose remue ou fait du bruit, elle m'intéresse.

M. DESM. — Les vrais curieux sont rares.

M. DEL. — Je ne sais pas si je suis un vrai curieux, mais j'ai beaucoup de curiosité. C'est pour cela que cela m'amuserait peut-être d'être décoré. Je me demande quelle sensation cela me ferait éprouver.

M. DESM. — Ne vous demandez pas cela.

M. DEL. — Et pourquoi donc ?

M. DESM. — Parce que vous ne serez jamais décoré.

M. DEL. — Qu'en savez-vous ?

M. DESM. — Nous ne le serons ni l'un ni l'autre.

M. DEL. — On en décore de plus bêtes.

M. DESM. — Sans doute, mais la croix n'est pas un brevet d'intelligence. C'est un brevet d'honorabilité. Or, avons-nous cultivé spécialement l'honorabilité, dans nos actes, dans nos paroles ? Non, n'est-ce pas ? Sans être des vauriens ni même des cyniques, nous ne nous sommes pas voués au respect des institutions établies, des préjugés, des règles morales. Et puis, voyons, avez-vous écrit une tragédie ou bien êtes-vous électeur influent ?

M. DEL. — J'aimerais encore mieux écrire une tragédie. Croyez-vous que cela soit très difficile d'écrire une tragédie ?

M. DESM. — Cela dépend. Vous ne feriez sans doute pas du premier coup l'Iphigénie de Racine, ni même celle de Moréas, mais vous arriveriez très vite à cette médiocrité honorable qui assure le succès près des gens graves. La tragédie confère l'honorabilité. Il faut qu'elle soit grecque. Savez-vous le grec ?

M. DEL. — Nullement.

M. DESM.— Tant mieux, vous serez plus libre. Leconte de l'Isle suffit pour la fabrication courante. Tout le grec nécessaire au moulage d'une tragédie à la grecque est dans Leconte de l'Isle. Connaissez-vous le mot du médecin à un de ses malades qui souffrait à l'oreille et qui voulait, non pas être guéri, ce qui est impossible, mais savoir ce qu'il avait ? — « L'oreille, comment donc dit-on cela en grec ? [os otis], n'est-ce pas ? Eh bien, vous avez une otite. » Dès que vous saurez écrire Electra, Klytaimnestra, Aigistos, Hippolutos, vous saurez faire une tragédie grecque.

M. DEL. — Merci, c'est trop difficile, et puis je crains le ridicule.

M. DESM. — Oui, vous seriez ridicule pour commencer, mais vous ne le serez plus quand vous serez décoré.

M. DEL. — Si encore c'était certain.

M. DESM. — C'est certain, tous les Hippolutos dans ce monde-là sont des Hippolutos Porte-Couronne.

M. DEL. — N'importe. J'y renonce.

M. DESM. — Renonçons, mon cher ami, renonçons à tout ce qui n'est pas réel. Ah ! je suis revenu de bien des songes. Nous avons la paix. Jouissons de la paix.

M. DEL. — C'est une noix qui est quelquefois vide.

M. DESM. — Oui, la paix est morne, souvent. Tous ces jours qui recommencent, toujours les mêmes !

M. DEL. — Vous n'aimez donc plus la vie ?

M. DESM. — Beaucoup, mais c'est elle qui ne m'aime plus tous les jours !


XXVI

1er septembre [1906]

Eglises

M. DEL. — Parlons sérieusement.

M. DESM. — Quoi de plus sérieux que mon langage ? On ne peut pas à la fois réfléchir et agir. On ne peut pas à la fois créer et critiquer. Ils ont agi, ils n'ont pas réfléchi. S'ils avaient réfléchi, ils n'auraient rien fait.

M. DEL. — Peut-être, mais comment vont-ils se tirer de là ?

M. DESM. — Ah ! ce sont les inconvénients de l'action. En des conjonctures analogues les bons bergers de 1792 devinrent tout à coup enragés et imaginèrent la guillotine. Louis XIV, surpris de n'être pas obéi, après son édit de révocation, avait inventé les dragonnades.

M. DEL. — Et tout alla très bien ensuite.

M. DESM. — Parce que c'était l'action de tous contre quelques-uns. Mais aujourd'hui, comme en 1792, ce sera l'action de quelques-uns contre l'autre moitié. Dans ce cas, la violence ne réussit jamais. Il ne faut persécuter que les faibles, ceux qui sont vaincus d'avance. Alors, c'est tout plaisir. La question est de savoir si les catholiques sont vaincus d'avance.

M. DEL. — Vous êtes sinistre. Pourquoi, ne pas laisser tranquilles des gens si parfaitement inoffensifs ? Il y a bien la moitié, peut-être les trois quarts des Français que cette question n'intéresse nullement.

M. DESM. — La loi de séparation n'aurait intéressé presque personne, c'est-à-dire que les croyants eux-mêmes l'auraient acceptée volontiers, si elle avait été un acte d'indifférence ; elle semble un acte de fanatisme et alors elle intéresse tout le monde. On ne cherche jamais à supprimer une religion que pour en imposer une autre. Mais ce qu'il y a de comique, c'est que c'est toujours la même. Vous avez vu un enfant qui ne veut pas manger sa soupe ? Sa bonne emporte l'assiette, la rapporte au bout d'un instant, en disant au petit être méchant et sot : « Voilà, c'est une autre soupe toute nouvelle ! » Et l'enfant la trouve très bonne et la mange. Telle est l'humanité. Etes-vous chrétien ? nous demandait-on autrefois. Etes-vous laïque et républicain ? nous demande-t-on maintenant. Ah ! laissez-nous être des hommes ! Otez-nous toutes ces épithètes domestiques ! Qu'on nous laisse boire aux mamelles de la vie, qu'on nous laisse penser au drame physique dont nous sommes les humbles héros !

M. DEL. — J'aime à vous voir en colère. Cela ne vous arrive pas souvent.

M. DESM. — J'ai bien plus de tristesse que de colère, et ma tristesse vient de ce que je ne puis m'intéresser à presque rien de ce qui passionne les hommes. Indifférence religieuse, indifférence morale, indifférence politique...

M. DEL. — Cela devrait faire votre joie, au contraire.

M. DESM. — Cela dépend des moments. Il est certain que cela nous assure une certaine lucidité d'esprit.

M. DEL. — Profitons-en pour résoudre la question présente.

M. DESM. — Résoudre une question ! Y pensez-vous? Quel gaspillage ! Résoudre les questions ! Ah ! çà, vous menez la vie à grandes guides, vous ! Non, non, soyons économes. Echangeons modestement quelques paroles inutiles sur les questions du jour. Que pensez-vous de ce pape ?

M. DEL. — Je croyais que nous voulions être sérieux ?

M. DESM. — Mais je suis très sérieux. Que pensez-vous de ce pape ?

M. DEL. — Eh ! que voulez-vous que je pense d'un pape ?

M. DESM. — Mais encore ? Vous plaît-il ?

M. DEL. — Et pourquoi voulez-vous qu'il me déplaise ?

M. DESM. — Moi, je l'aime. Il est bien l'homme de sa fonction, l'homme de sa foi. Il ne prend conseil ni de l'opinion publique, ni de l'opinion privée des gens d'expérience : il interroge le Saint-Esprit. Voilà une excellente attitude.

M. DEL. — Et le Saint-Esprit lui répond ?

M. DESM. — Le Saint-Esprit répond toujours à un pape, je suppose.

M. DEL. — Nous sommes loin de Léon X.

M. DESM. — Oui, assez loin. C'est un autre genre, le genre pieux presque aussi rare, parmi les papes, que le genre impie, car il y eut des papes de toutes sortes. Si haute que soit la fonction, elle ne change pas des caractères. Cependant les papes, presque tous italiens, furent, presque tous des politiques. L'Italien est par excellence l'animal politique. Alors, un pape qui n'est que dévot, comme une vieille femme étonne. Savez-vous ce qui va arriver ? Non pas seulement la fermeture, mais la destruction de toutes les églises de France. C'est presque inévitable. Fermées, elles sont abandonnées. Abandonnées, elles s'en iront, plus ou moins vite, vers l'état de ruines. Chaque village avait son clocher; chaque village aura sa ruine.

M. DEL. — Cela aura un certain pittoresque.

M. DESM. — Et dans vingt ans, dans dix ans, après un revirement, non moins inévitable, on restaurera ces ruines, on y chantera des hymnes d'allégresse. A moins que, dans l'intervalle, elles n'aient été transformées en temples maçonniques. Cela est possible. Les paysans changeront de culte sans s'en apercevoir beaucoup, et pour peu que l'on récompense leur zèle, ils feront à la nouvelle idole un cortège fidèle. C'est par un mécanisme analogue que les temples païens devinrent des églises chrétiennes. Moi je penche plutôt pour la destruction radicale même de l'idée religieuse. Sans la Révolution, c'était en France un fait presque accompli, il n'y avait plus guère, sous un clergé incrédule, qu'un troupeau mêlé d'indifférents et de superstitieux. Mais, alors, l'indifférence était en haut et la superstition en bas. Maintenant, les positions sont renversées et c'est le peuple qui est devenu incrédule.

M. DEL. — Peut-être parce qu'il est devenu le plus fort.

M. DESM. — Excellente remarque : la partie forte et active d'une nation est toujours incrédule à la religion de la partie faible et paresseuse. Seulement, les aristocrates ont, toujours connu l'art de feindre, art que le peuple ignore. Le suffrage universel devait conduire fatalement à l'incrédulité ou à la crédulité universelles, au système français ou au système belge. S'il y avait une réaction en France, ce qui est toujours possible, hélas ! elle serait cléricale, abondamment cléricale.

M. DEL. — Ne sommes-nous pas capables de nuances ?

M. DESM. — Presque pas. Là où domine le nombre, c'est le régime de tout ou rien. Vous avez vu le suffrage universel jalousement patriote : vous le verrez internationaliste.

M. DEL. — J'aimerais assez cela, si le reste de l'Europe pensait, comme vous.

M. DESM. — Assurément, mais il n'y paraît pas. De toutes les initiatives, c'était assurément la plus dangereuse à prendre, et elle est prise.

M. DEL. — Cela aussi a été une réaction.

M. DESM. — Oui, et il est évident que les Hervéistes proviennent de M. Déroulède, comme les Dreyfusards proviennent de M. Drumont.

M. DEL. — Comme les anticléricaux proviennent du Sacré-Cœur...

M. DESM. — Ou de Lourdes...

M. DEL. — Ou de la boutique de saint Antoine de Padoue. Tout n'est qu'action et réaction. Regardons la politique en physiciens et non en sectaires. Il n'y a rien de définitif. Rien ne me fait rire comme la croyance en la perpétuité des formes religieuses, politiques ou sociales. L'état social actuel n'est pas le dernier mot de l'humanité, je ne le crois pas, mais le collectivisme, s'il règne jamais, n'en sera pas le dernier mot non plus. Les petits-neveux de ceux qui auront aboli la propriété individuelle la découvriront un jour et la proposeront comme une panacée au monde émerveillé. Ce mouvement alternatif se fait sentir dans tous les domaines, grands ou petits, sans exception.

M. DEL. — C'est vrai. Tenez, il y a six mois, tous les médecins vous ordonnaient de ne pas boire en mangeant. C'était le dogme du régime sec. La roue a tourné, et, maintenant, il faut boire.

M. — Et l'alcool, d'abord aliment, puis poison, puis re-aliment...

M. DEL. — Je crois que tout est vrai et faux à la fois.

M. DESM. — Je le crois aussi. Voilà une belle pensée.


XXVII

15 septembre [1906]

Lois

M. DELARUE. — Eh bien, la voilà satisfaite, la tendance au repos. Le but est atteint. On va se reposer follement, avec frénésie !

M. DESMAISONS. — Vous désirez faire des plaisanteries sur le dimanche anglais, prenez garde, il n'existe plus guère.

M. DEL. — Je le sais. Mais c'est précisément pour cela que nous l'adopterons. N'avez-vous pas admiré comme depuis cent cinquante ans les Anglais nous repassent, quand ils en ont retiré tout le profit social, leurs vieux usages ? Les sports...

M. DESM. — Les sports, mais c'est nous qui les avions passés aux Anglais, jadis. Ne savez- vous pas la place que tenait le jeu de paume dans la vie des grands et des riches au temps de Louis XIII ? Les peuples comme les familles, comme les individus, s'imitent les uns les autres et c'est fort heureux, car il y a là un principe de renouvellement des plus féconds. L'invention n'est jamais qu'une imitation perfectionnée.

M. DEL. — J'aimerais mieux : imitation spontanée.

M. DESM. — Spontanée et perfectionnée. Il faut les deux termes. L'un manquera toujours aux lois sociales, et c'est pourquoi elles seront presque fatalement mauvaises. Excellente, l'idée du repos hebdomadaire a été gâtée, peut-être sans retour, par sa métamorphose en obligation légale. Il fallait laisser faire. La tendance était très forte. Nous serions arrivés peu à peu à l'obligation morale, bien plus puissante que les commandements des codes. Il est trop tard. Devenu obligatoire et légal, le repos ne tardera pas à peser à ceux-là mêmes qui en profiteront le plus. Ce plaisir surveillé par le gendarme deviendra odieux ; la vanité s'en mêlera, et il en sera du dimanche social comme du dimanche religieux. Mais les lois, par cela même qu'elles sont des lois, sont presque toujours extravagantes. Celle du repos commence par ne faire aucune distinction entre les genres de travail. Voulant être sociale, elle est anti-naturelle. Le travail est varié comme la vie elle-même. Mais la loi ne connaît que l'unité. Elle établit d'abord des moyennes, alors que la moyenne n'est qu'un artifice de mnémotechnie. Balzac, qui a deviné tant de choses, a posé un principe par lequel on démontrerait peut-être que les lois sont un principe d'anarchie..

M. DEL. — Vraiment !

M. DESM. — Oui, vraiment. Ce principe, le voici : la société est basée sur l'inégalité, et les lois sur l'égalité. En d'autres termes, on ne peut faire une loi qu'en supposant tous les hommes égaux ; or, tous les hommes sont inégaux, et inégaux à peu près en tout. Cependant, on peut socialement, les grouper par catégories. La loi conviendra à merveille à l'une de ces catégories ; toutes les autres seront sacrifiées. Supposez une cordonnerie où l'on ne trouverait de chaussures que de la pointure moyenne : telle est la loi. Voulez-vous que je vous accorde que cette pointure moyenne chaussera très bien le plus grand nombre? Je le concède. Mais s'il se trouvait que c'est précisément le petit nombre qui représente la part intéressante de la nation ?

M. DEL. — Vous êtes aristocrate.

M. DESM. — Oui, si nous nous mettons devant la société comme un naturaliste devant les animaux de la forêt. J'admire les plus forts, les plus beaux, les plus intelligents, les plus rares. Cela va de soi. Mais il n'est pas question de cela dans ma critique de la loi. J'admets encore que les catégories que j'ai supposées sont égales entre elles par la somme d'utilité générale qu'elles contiennent...

M. DEL. — Dans ce cas, la loi doit protéger la catégorie la plus nombreuse contre l'autre ou contre les autres.

M. DESM. — Je le veux bien. Ce sera alors le triomphe d'une force opprimant d'autres forces...

M. DEL. — Eh bien ?

M. DESM. — Je réfléchis... Si nous parlions d'autre chose ? Je ne me comprends plus très bien moi-même. Ah ! qu'ils sont heureux ceux qui peuvent discourir de tout sans prendre garde aux conséquences logiques ! Je voudrais mettre debout de beaux raisonnements qui feraient de belles architectures... C'est difficile, les pierres ne veulent pas tenir les unes au-dessus des autres.

M. DEL. — Châteaux de cartes.

M. DESM. — Tout n'est que châteaux de cartes. Une loi construit, l'autre démolit, et ainsi de suite. Que l'homme est un animal prétentieux et ridicule !

M. DEL. — La pire de ses prétentions, n'est-ce pas celle de vouloir établir le bonheur des générations futures ?

M. DESM. — Au moins témoigne-t-elle d'un bon naturel. Mais c'est une grande vanité, toute pareille à celle qui pousse les familles à rédiger pour les enfants un soigneux programme d'existence. Les sages sont peut-être ceux qui vivent au jour le jour, ceux qui font profession de considérer le lendemain tel qu'un impénétrable mystère.

M. DEL. — J'ai toujours été un peu ainsi. On me fait rire en me parlant de l'année prochaine...

M. DESM. — Et pourtant, tout au fond de vous-même, vous faites des projets ?

M. DEL. — Oui.

M. DESM. — L'espérance est invincible. Quel beau mot aurait dit Molière s'il avait retourné son galant aphorisme ! Belle Philis, on espère encore, alors même que l'on désespère. C'est pourquoi, nous continuerons à régler l'avenir et à composer des lois éternelles. Aimeriez-vous à être législateur ?

M. DEL. — Beaucoup, pour observer mes collègues en législation.

M. DESM. — On doit jouir dans ce milieu d'une qualité de bêtise vraiment supérieure. Songez à tous ces braves gens qui ont fabriqué cette loi du repos, sans s'inquiéter du mécanisme d'un restaurant, d'un hôtel, d'une ferme ! Roulement, avec ce mot, ils ont cru résoudre tous les problèmes du travail et du repos combinés ! Ils ont cru que toutes les pièces de la mécanique sociale étaient interchangeables !

M. DEL. — Mais dans ce choix du dimanche, dans ce souci de réunir une fois par semaine tous les membres d'une famille, ne trouvez-vous pas quelque chose de touchant ?

M. DESM. — Je ne suis pas insensible aux sentiments honnêtes, mais je crois aussi que les dimanches familiaux perdront beaucoup de leurs charmes quand ils seront devenus obligatoires. C'est l'histoire des hommes qui épousent une maîtresse adorée. Dès qu'elle est devenue la femme forcée, ils songent à la femme impossible, ou bien ils rêvent qu'il y a de belles soirées au cercle ou au café. Les inventeurs du devoir conjugal ont créé les délices de l'adultère. Les inventeurs du repos obligatoire créeront les délices du travail clandestin.

M. DEL. — Vous l'avez déjà dit, et je suis de votre avis, mais nous oublions la rapacité de ces patrons qui condamnaient leurs employés au travail perpétuel.

M. DESM. — N'avaient-ils point les grèves, les coalitions, les ententes ? Je vous l'avoue, je déteste le principe même des lois sociales. Je n'admets que les accords particuliers et temporaires. Quoi ! défendre de travailler ! Mais pourquoi pas alors ordonner de travailler ? Ce sont des propositions de même ordre. Le commandement du travail est d'ailleurs un des principes du collectivisme.

M. DEL. — Et un principe logique.

M. DESM. — Voilà le mot terrible et avec lequel on domestiquera nos enfants. La logique est bonne dans les raisonnements; elle est mauvaise dans la vie. La vie, c'est l'imprévu. Voyez comme nous avons de la peine à concilier l'ordre de nos vêtements avec l'ordre des températures, c'est-à-dire notre volonté particulière avec la volonté générale et toujours mystérieuse de la nature. Il est encore bien plus difficile de concilier les vues de notre logique intellectuelle avec la marche des faits, qui est d'ordre physique. Faire des lois et les appliquer à la société, c'est notre occupation constante, et il n'en est peut-être pas de plus folle ! Il faudrait laisser la société sécréter ses usages, lentement, à mesure de ses besoins, comme un arbre transforme en feuilles la sève qui a d'abord vivifié son bois. Laisser faire : ce principe, qui semble anarchiste, est peut-être celui de l'ordre, car je ne conçois pas un ordre social qui ne soit en même temps un ordre naturel.

M. DEL. — Mais on vous dira que l'ordre social, quel qu'il soit, est aussi un ordre naturel.

M. DESM. — Oui, on nous dira cela, et on aura raison. Ce qu'il y a d'agréable dans nos discours, c'est que nous en revenons toujours à notre point de départ ; nous partons du doute et nous revenons au doute.

M. DEL. — Ah ! nous n'avons pas l'esprit dogmatique !

M. DESM. — J'en rougis !


XXVIII

1er octobre [1906]

Encycliques

M. DESMAISONS. — Vous n'avez pas l'air de vous intéresser beaucoup à l'encyclique Gravissimo ?

M. DELARUE. — Je m'y intéresse fort peu, en effet.

M. DESM. — Vous avez tort. Pour moi, je trouve que c'est un morceau d'éloquence des plus audacieux.

M. DEL. — Je ne l'ai pas très bien lue.

M. DESM.— Mais vous avez lu ce qu'on en dit ?

M. DEL. — Sans doute, quoique sans ardeur.

M. DESM. — Enfin, vous êtes au courant de la question ?

M. DEL. — A peu près.

M. DESM. — Le commentaire de M. Brunetière vous est connu ?

M. DEL. — Oui, et il m'a semblé y trouver cette insinuation que le pape ne savait pas très bien ce qu'il voulait.

M. DESM. — J'y ai trouvé autre chose, non pas dans la consultation de M. Brunetière, mais dans l'Encyclique. Le pape veut que l'on ne fasse rien, — et on ne fait rien. Le pape crie à des gens qui se noient, mais qui se débattent encore : Enfoncez la tête sous l'eau ! — Et les malheureux obéissent. Voilà ce que m'a appris ce document.

M. DEL. — Est-ce bien nouveau ? Le pape, depuis plusieurs siècles, n'est-il pas accoutumé à rencontrer toujours l'obéissance ?

M. DESM. — Non pas dans les choses temporelles ; et la possession des biens ecclésiastiques, l'usage des églises ressortissent au temporel, il me semble. Avant la révolution, les évêques, les curés, les abbés étaient nommés par le roi, par des seigneurs, et on ne vit jamais aucun pape regimber contre des choix bien faits pour contrister même un honnête indifférent, ami de la logique. Un évêque désigné par le roi, c'est-à-dire par le pouvoir civil, était civilement évêque, jouissait des biens, revenus et privilèges de son évêché : ensuite, il s'accordait avec Rome. Il s'accordait toujours. Richelieu, Louis XIV nommaient un évêque comme aujourd'hui on nomme un préfet et sans davantage consulter le pape. « Vous m'avez donné Benedicite et moi je vous donne Grasse. » Le petit Godeau, abbé galant, fut ainsi nomme évêque pour avoir bien troussé un sonnet laudatif. Bois-Robert, qui était déjà chanoine et qui avait les vices les plus malpropres, fût devenu évêque s'il l'avait voulu, mais il préféra le théâtre et les pages. Les évêques de jadis, du temps où régnait la foi, Richelieu, quand il faisait jouer quelque Mirame, les utilisait comme « ouvreuses ». Des évêques plaçaient dans les loges les invités du cardinal. Mais cela aussi, c'était du temporel, apparemment, et Rome n'eut jamais aucune objection contre l'usage singulier que faisait des successeurs des apôtres le tout-puissant pouvoir civil. L'ancienne royauté n'a jamais reconnu au pape, en France, qu'un seul droit, celui de fulminer contre l'hérésie, et encore avait-il à vaincre le Parlement qui se piquait d'idées en fait de théologie. Dans la France que les sots de l'enseignement primaire nous montrent asservie à Rome, Rome n'était rien. Le dogme sauf, un dogme purement abstrait, Rome n'avait qu'à se taire, et elle se taisait. On vit des princes, d'abord évêques, puis mariés, refuser de rendre leurs bénéfices et le temporel de leur évêché, questions dont Rome ne se mêla jamais, questions de discipline civile et d'usage. Quant à ces revenus et bénéfices ecclésiastiques généralement dévolus au titulaire civil de l'évêché, de l'abbaye ou de la cure, le roi souvent les scindait entre plusieurs privilégiés, il les attribuait à des militaires à titre de retraite, il les désignait pour assurer quelque travail d'intérêt général. Les biens de l'Eglise étaient les biens de la nation, trésor où l'on puisa sans cesse, réserve qui aurait pu être d'une utilité immense si elle avait été mieux administrée.

M. DEL. —— Tout cela est très bien, mais l'Encyclique !

M. DESM. — Attendez. Nous y arrivons, et même nous y sommes. Vous comprenez, je pense, que le pape n'avait, jadis, aucun pouvoir sur le temporel de l'Eglise de France. Or, ce qu'il demande aujourd'hui, c'est de le régir à son gré. Il voudrait que la loi reconnût la hiérarchie ecclésiastique et voudrait aussi que cette même loi reconnût aux curés et aux évêques la possession des biens d'église. Alors, par le jeu même de cette heureuse hiérarchie, le pape se trouverait, dans la pratique, propriétaire de toutes les églises et cathédrales de France.

M. DEL. — Il est de toute nécessité que chaque église, avec ses dépendances, appartienne, au contraire, à une société particulière.

M. DESM. — C'est l'évidence même. Nous avons des lois très mal faites et même ridicules. La loi de séparation est sensée et logique. On pouvait reconnaître l'Eglise comme une personne morale ; on ne peut la reconnaître comme une personne civile. Une société qui détiendrait en France cinquante mille propriétés serait un danger public et il faudrait immédiatement, non pas l'exproprier, mais la spolier.

M. DEL. — Notez que le propriétaire serait un étranger, un quasi-souverain étranger !

M. DESM. — La combinaison est vraiment trop internationaliste. Mais comprenez-vous que des millions de Français, quand il s'agit de la terre, des pierres et du bois de leur pays, demandent à un évêque italien la permission de s'en servir ? Cet esclavage à distance me révolte. Quoi, je ne suis pas juge de mon propre intérêt et il faut que je demande au pape la permission d'user de la maison que j'ai construite, moi et les miens, dans les siècles des siècles ?

M. DEL. — Voyez-vous Bossuet obéissant au pape qui lui eût ordonné d'évacuer la cathédrale de Meaux ?

M. DESM. — Les évêques, avec leur soumission excessive, donnent l'opinion qu'ils ne sont peut-être qu'une assemblée de peureux ou d'impuissants. Leur état veut qu'ils obéissent dogmatiquement au pape, mais quand il s'agit de l'usage des églises, ils n'ont pas plus à se soucier de l'opinion de Rome qu'un pieux particulier, s'il s'agissait de la location d'une maison. Le pape abuse partout, mais surtout en France, d'une autorité que notre bienveillance lui a laissé prendre. Cette prétention de régir l'usage de nos monuments historiques a quelque chose de comique. La papauté, à ces exigences, se hausse dans l'imagination du peuple, et s'abaisse dans l'esprit des sages.

M. DEL. — On dirait que vous le regrettez.

M. DESM. — Je regrette une querelle qui achève de partager en deux camps, de plus en plus ennemis, mes compatriotes, ceux qui conservent la tradition et ceux qui la veulent détruire. Ces deux partis auraient, je crois, bien des choses à apprendre l'un et l'autre. Ils sont d'ailleurs également ignorants, également infatués. Je connais la province, les campagnes. Le curé est très bas dans l'échelle intellectuelle, mais l'instituteur est plus bas encore : au lévite orgueilleux on a opposé un vaniteux contre-maître. L'un croit détenir la clef des plus grands mystères et c'est un pauvre homme qui s'habille en escamoteur pour exercer quelques conjurations inoffensives ; l'autre croit que tout est clair dès qu'on sait l'orthographe, l'arithmétique et le manuel des droits de l'homme. Ni l'un ni l'autre n'ont une vue philosophique de la vie, l'un parce que le mystère qui l'occupe n'est qu'une chimère, l'autre parce qu'il croit qu'il n'y a pas de mystère du tout. Tous deux d'ailleurs sont des paysans et, ne travaillant plus la terre, ils ne retrouvent une attitude naturelle que devant le broc de vin ou le pichet de cidre. C'est à la campagne, au spectacle des humbles évolutions de ces deux autorités, que l'on conçoit le mieux la vanité des querelles religieuses, en voyant leur aboutissement. C'est une belle leçon d'anatomie sociale...

M. DEL. — Allez-vous continuer longtemps ?

M. DESM. — Non, j'ai fini.

M. DEL. — Ah ! tant mieux !


XXIX

15 octobre [1906]

Nuances

M. DESMAISONS. — Eh bien, nous ne nous sommes pas ennuyés depuis quinze jours : l'aventure de l'abbé Delarue, la manifestation des boulangers, le discours de M. Clemenceau...

M. DELARUE. — Toutes sortes de motifs d'agrément.

M. DESM. — Vous avez goûté, je pense, le couplet de M. Clemenceau sur « l'abjection des anciens temps » ? C'est là un de ces mots qui restent, car ils peignent non pas un homme, mais l'état d'esprit d'une époque.

M. DEL. — D'une toute petite époque.

M. DESM. — Si petite que vous voudrez, elle a sa place dans la chronologie. Et puis, pourquoi ne voulez-vous pas qu'elle ait sa grandeur ?

M. DEL. — L'abjection des anciens temps !

M. DESM. — Hé ! mon cher ami, c'est du patriotisme, cela, du patriotisme chronologique.

M. DEL. — Quelle mauvaise foi cela suppose !

M. DESM. — Je ne crois guère à la mauvaise foi. Elle devient vite créance chez les passionnés ; ils n'ont pas plutôt menti qu'ils croient à leur mensonge. Mais ils mentent rarement. Ils avouent. Le mensonge n'est pas à la portée de tout le monde.

M. DEL. — Quelle ignorance, alors !

M. DESM. — Plutôt. Mais l'ignorance, quelle puissance ! Au temps de Louis XIV, on pensait comme M. Clemenceau sur les temps anciens. Songez à tout ce que contenait de mépris le mot « gothique » ! On ne croit à l'avenir que si l'on méprise le passé, et c'est fort justement que l'on appelle « réactionnaires » ceux qui se retournent pour admirer. Admirer, c'est aimer ; aimer, c'est imiter. Vous voyez où cela mène. A force d'admirer un premier Louis XIV, on en souhaite un second.

M. DEL. — Cela ne serait pas si ridicule.

M. DESM. — Réactionnaire !

M. DEL. — Que ce mot est bête !

M. DESM. — Ah ! Ah ! vous sentez le fagot, mon cher.

M. DEL. — Mais, que diable ! je ne puis pas mépriser toute l'histoire de France. On ne me fera pas dire que Richelieu fut un crétin, Vincent de Paul un misérable, Bossuet un âne.

M. DESM. — Ne cherchez pas d'exceptions, qui d'ailleurs ne sont jamais que relatives. Ayez des vues d'ensemble. Admettez-vous, oui ou non, la formule d'abjection ?

M. DEL. — Non.

M. DESM. — Vous êtes jugé.

M. DEL. — Et si je jugeais à mon tour ?

M. DESM. — Je ne vois pas d'obstacle à ce dessein.

M. DEL. — C'est à mon tour de vous questionner, puisque vous faites l'avocat du diable. Répondez-moi. Avez-vous le sens de la continuité ?

M. DESM. — Je l'espère.

M. DEL. — Croyez-vous à la création ou à l'évolution ?

M. DESM. — Plutôt à l'évolution.

M. DEL. — Bien. Quel est, selon vous, le principe de l'évolution des sociétés humaines ?

M. DESM. — La recherche du bonheur, assurément.

M. DEL. — Parfait. Et alors, voyez-vous des moments, dans l'histoire de l'humanité, où les hommes aient cessé d'être guidés par ce principe ?

M. DESM. — Comment y en aurait-il ? Les hommes ont toujours voulu être heureux. Ils ne peuvent pas vouloir autre chose. Mais ce qui a varié, c'est l'idée qu'ils se sont successivement faite de ce bonheur.

M. DEL. — Croyez-vous qu'elle ait varié tant que cela ?

M. DESM. — A bien réfléchir, non. Car enfin le bonheur est le bonheur, comme le sommeil est le sommeil. Ce qui a varié ce sont les moyens employés pour l'atteindre.

M. DEL. — Mais parmi ces moyens, y en a-t-il qui vous semblent; blâmables ?

M. DESM. — Il n'y en a aucun, assurément. Qu'importe le flacon, etc. ! Bien entendu qu'il s'agit des sentiments généraux des peuples, et non des actions individuelles.

M. DEL. — Bien entendu. Alors les hommes qui ont cherché, pour conquérir le bonheur, des moyens très différents de ceux que nous préconisons, ne doivent pas être jugés avec plus de sévérité que nous n'en méritons nous-mêmes ?

M. DESM. — Ils ne doivent pas être jugés, ils doivent être admirés pour leur ingéniosité et leur patience.

M. DEL. — Même s'ils ne sont arrivés à aucun résultat ?

M. DESM. — Et nous autres ?

M. DEL. — Même si, cherchant le bonheur, ils ont été encore, plus malheureux que s'ils ne l'avaient pas cherché ?

M. DESM. — L'activité est le propre de l'homme. A aucun moment de son évolution il n'a pu se dispenser d'exercer en même temps ses muscles et son intelligence. A-t-il pris quelquefois de fausses directions ? Peut-on le dire ? Celles que nous croyons les vraies ne nous mènent-elles pas souvent au néant ?

M. DEL. — Croire à la vie future, lui sacrifier la vie présente, est-ce une manière raisonnable de chercher le bonheur ?

M. DESM. — Il n'y a point de manière raisonnable de chercher le bonheur. Il y aurait celle qui nous le ferait trouver, mais on ne la connaît pas.

M. DEL. — Nous arrivons à la religion. Il y eut donc des temps où les hommes, cherchant le bonheur, comme c'est leur instinct, le demandèrent aux émotions et aux croyances religieuses.

M. DESM. — Et ces temps se prolongent jusque parmi le nôtre.

M. DEL. — Oui. Or, la religion, agissant sur toutes les classes de la société, imprégna de son esprit et de ses préjugés la société tout entière.

M. DESM. — Il n'en pouvait être autrement.

M. DEL. — Et le clergé domina.

M. DESM. — Evidemment. Tout cela est fort logique, mais où voulez-vous en venir ?

M. DEL. — Attendez. La domination du clergé vous ferait horreur, n'est-ce pas ?

M. DESM. — Une horreur extrême.

M. DEL. — Alors, vous plaignez profondément ceux qui la subirent jadis ?

M. DESM. — Ceux qui la subirent volontairement, non.

M. DEL. — Il s'agit de ceux-là.

M. DESM. — En obéissant au clergé, ils croyaient gagner un bonheur éternel. Ils étaient absolument logiques. Loin de les plaindre, on pourrait plutôt être tenté de les envier.

M. DEL. — Au moins les méprisez-vous ?

M. DESM. — Encore moins.

M. DEL. — C'est cependant là une des formes de l'abjection des anciens temps.

M. DESM. — Ah ! vous m'avez pris dans les mailles d'un filet subtil !

M. DEL. — Comment allez-vous en sortir ?

M. DESM. — Oh ! très facilement.

M. DEL. — Voyons cela.

M. DESM. — Le long raisonnement duquel vous m'avez entortillé est de l'ordre philosophique ; donc sans valeur sur le terrain politique. Théoriquement, je puis admettre l'équivalence de toutes les activités humaines, mais, au point de vue pratique, je ne puis, faisant un discours à des électeurs, en préconiser qu'une seule. Les gens à qui je m'adresse sont des têtes dures. On doit s'estimer heureux d'y pouvoir enfoncer une idée, une seule idée. Et cette idée, encore, il faut la choisir très simple. Il faut de plus qu'elle flatte les préjugés de ceux auxquels on la destine. Aussi un homme qui désire plaire au peuple devra toujours lui présenter les grandes questions sous une forme nettement antithétique. Victor Hugo a donné d'excellents modèles du genre, et c'est pourquoi il est devenu si populaire. Le vers qu'il fit, inconsciemment peut-être, en mourant, résume toute la méthode et en donne un exemple admirable :

C'est ici le combat du jour et de la nuit.

N'essayez pas d'introduire là-dedans des demi-teintes. Le peuple ne comprendrait rien du tout. Qui n'est point libre-penseur est clérical. C'est clair et net et n'exige aucun commentaire. Ces deux mots antithétiques ont d'ailleurs des synonymes et il est évident pour le peuple que tout libre-penseur est républicain, que tout monarchiste est clérical, et ainsi à l'avenant. Il paraît que cela rend très aisées les conversations politiques.

M. DEL. — Mais cela rend impossibles les conversations philosophiques.

M. DESM. — Elles n'ont plus aucune importance. La parole est au peuple. Je donne donc raison à M. Clemenceau. L'histoire de France se divise en deux périodes : la période d'abjection et la période de progrès. Ne voyez-vous pas même des manuels scolaires ainsi divisés ? Ils auraient du succès.

M. DEL. — Hélas !


XXX

1er novembre [1906]

Lourdes

M. DELARUE. — Avez-vous tressailli d'aise à la lecture de cette phrase qui ouvre un livre nouveau : « Les apparitions de la Sainte Vierge à notre époque n'ont rien qui puisse surprendre » ?

M. DESMAISONS. — Je n'ai aucunement tressailli. L'auteur a parfaitement raison. De tout temps les dieux ont apparu aux hommes. C'est un de leurs devoirs, de descendre parfois de l'Olympe et de se manifester à nous. C'est à moi de vous demander si vous n'auriez pas lu, par hasard, les métamorphoses d'Ovide ?

M. DEL. — Oui, mais enfin cette crédulité ?

M. DESM. — Quoi ! Vous choquerait-elle chez un ecclésiastique ?

M. DEL. — Point. Je la trouverais logique.

M. DESM. — Chez un rédacteur de pieux opuscules ?

M. DEL. — Encore moins peut-être.

M. DESM. — Chez un écrivain inconnu et médiocre ?

M. DEL. — Je n'y aurais pas fait attention.

M. DESM. — Bien. Maintenant, je vais vous expliquer votre cas. Vous vous êtes habitué à associer dans votre esprit deux idées qui, hélas ! ne sont pas inséparables, celle de la valeur littéraire et celle de la valeur intellectuelle.

M. DEL. — Mais n'est-ce point votre opinion, à vous-même, qu'un homme de haute valeur intellectuelle écrit toujours bien ? N'êtes-vous pas prêt à railler ceux qui parlent du mauvais style d'un Balzac ou d'un Stendhal ?

M. DESM. — Sans doute, mais la réciproque n'est pas vraie. Il y a une certaine qualité de style qui peut très bien s'élaborer dans un cerveau dénué d'idées générales, c'est-à-dire, en somme, de véritable intelligence.

M.DEL.— En trouveriez-vous beaucoup d'exemples ?

M. DESM. — Non, car rien n'est plus fugitif que la beauté d'un style sans idées, mais on vous citerait nombre d'écrivains qui ont passé un instant pour des maîtres, à cause de leur adresse à mêler les mots selon des modes harmonieux ou pittoresques. Prenons-en un, un seul, et encore très connu, Bernardin de Saint-Pierre. Personne ne représente mieux en littérature ce qu'on appelle, en ébénisterie, le plaqué : un corps de bois blanc, c'est la pensée; une feuille d'acajou, c'est le style. Or, de ce que cet homme avait conté en un langage élégant et riche une histoire d'amour qui eut du succès près des cœurs sensibles, on le crut, et il se crut lui-même, apte aux plus hautes tâches : il entreprit d'établir une philosophie de la nature, rien que cela ! Mais le pauvre homme n'avait pas assez d'acajou et il eut beau amincir de plus en plus les copeaux précieux, la plus grande partie de son meuble gigantesque demeura à découvert, montrant une carcasse grossière et ridicule...

M. DEL. — Si vous parliez sans métaphores ?

M. DESM. — Ne voyez-vous pas là le spécimen parfait de l'écrivain qui n'a que du style et qui, dans un sujet où le style n'est pas tout, se révèle nécessairement médiocre ?

M. DEL. — Oui, mais on ne sait cela qu'après. Votre théorie ne peut servir à rien.

M. DESM. — On ne sait jamais rien qu'après, cher ami, et les théories, surtout en ces matières, n'ont pas besoin d'être utiles.

M. DEL. — Si vous passiez à l'application, le Temple de Gnide condamnerait l'Esprit des lois.

M. DESM. — Mais nullement. D'ailleurs il y avait déjà les Lettres persanes. J'aime qu'un esprit soit divers, et c'est ce qui me fait tant admirer Voltaire, dont j'ai fini par comprendre la grandeur. Rien, si ce n'est l'absence de génie n'empêchait, après son agréable roman, Bernardin de Saint-Pierre de construire une philosophie scientifique. Et pourquoi l'auteur d'A Rebours ne se serait-il pas révélé un grand esprit théocratique, vers la fin de sa carrière ? Restons dans les faits et ne nous étonnons point que les faits soient ce qu'ils sont. Un écrivain, à un moment donné, fournit sa preuve. L'extrême automne arrive ; il faut bien que le paysage se montre à nu selon la vérité de ses lignes. La fin de Pascal m'a souvent fait douter de son génie, et je me suis quelquefois demandé si nous n'étions pas, à son propos, dupes de quelque illusion. Je vous dirai que j'ai vaincu ces scrupules, par la considération que ce grand homme souffrait d'hallucinations intermittentes. Il était sur la frontière de la folie ; il ne gouvernait que la moitié ou les trois quarts de lui-même. Mais cette partie raisonnable de Pascal est d'une si grande raison qu'elle suffit à en faire un homme supérieur à presque tous les autres hommes. Laissons-le donc exercer aussi sa déraison. Laissons-le haleter un instant sur les miracles, les prophéties et les figuratifs. Laissons-le s'attendrir devant la Sainte Epine. Laissons-le coudre une amulette dans la doublure de son pourpoint. Cet homme qui cherchait la vérité n'en est pas moins celui qui nous a inspiré le plus raisonnable dégoût pour cette vieille courtisane métaphysique.

M. DEL.— Vous figurez-vous Pascal à Lourdes ?

M. DESM. — Très bien. Je le vois suivre la procession un cierge à la main, comme il fit à sa paroisse bien des fois sans doute.

M. .DEL. — Oui, mais en eût-il tiré des arguments ?

M. DESM. — Peut-être. Il aimait les miracles. Les miracles faisaient son bonheur. Il n'admettait pas qu'on y fût incrédule. Vous vous souvenez de son mot : « Que je hais ceux qui font les douteux de miracles ! »

M. DEL. — Tiens, mais c'est donc une psychologie particulière aux dévots, aux petits comme aux grands. M. Huysmans appelle ceux qui doutent des miracles de Lourdes « des coquins putrides »...

M. DESM. — Ainsi finit la charité chrétienne. Elle oscille entre la haine et le mépris.

M. DEL. — Ne leur rendons-nous point la pareille ?

M. DESM. — Oh ! pas moi. Ils m'amusent trop.

M. DEL. — Mais c'est une forme de mépris, cela.

M. DESM. — Qu'y puis-je ? S'ils se croient méprisés, ils travestissent mon intention. Ils m'amusent par leurs illusions. Je suis ainsi fait que la foi me semble comique. Le croyant se donne une telle importance ! Les religions, pour moi, relèvent de la comédie. Je ne puis considérer sans rire cette bonne grosse dévote qui s'imagine que l'infini est courroucé parce qu'elle a mangé du chocolat ce matin, qui était jour de jeûne. Croyez que je ne méconnais pas ce qu'il peut y avoir d'intéressant, pour les patients eux-mêmes, dans la discipline à laquelle les soumet l'Eglise. Mais que l'on n'attire point mon attention, par une littérature maladroite, sur des pratiques qui deviennent alors justiciables de la critique ]a plus élémentaire. Un fanatique seul ira pour s'en railler, dénicher un traité pieux. Il y a tant d'autres croyances visibles et qui s'étalent. Mais si l'on m'apporte le roman de la Bonne Vierge, après le roman de la bonne femme, j'ai bien le droit de m'y amuser. Et je le fais, avec reconnaissance, d'ailleurs.

M. DEL. — Ah ! si vous faites des distinctions dans l'absurde !

M. DESM. — Certainement. Il y a différentes manières d'être absurde. Comptez aussi que l'absurde change selon les siècles et même selon les générations. Il change selon les métiers, selon les sexes et de ville en ville. Il n'est point le même, enfin, à l'état vif qu'à l'état imprimé, à l'état naturel qu'à l'état littéraire.

M. DEL. — Sans doute. Mais je ne me sens point, comme vous, porté à l'indulgence. Je veux bien rire pour commencer, mais à condition que l'on me permette de me fâcher ensuite.

M. DESM. — Il ne faut jamais se fâcher.


XXXI

15 novembre [1906]

La Roue

M. DESMAISONS. — J'aime à citer du latin, quoique je n'en sache pas beaucoup. C'est presque un acte d'indépendance politique, en ce temps où le primaire est roi.

M. DELARUE. — Vous cherchez une excuse à votre pédantisme.

M. DESM. — Peut-être.

M. DEL. — Allons, dites votre latin.

M. DESM. —

At tu qui potior nunc es, mea furta timeto.
Versatur celeri Fors levia orbe rotæ.

M. DEL. — Ce qui veut dire ?

M. DESM. — Ce qui veut dire, je pense, que la roue tourne, la roue de la Fortune, la roue de la destinée.

M. DEL. — Jolie banalité. Et où avez-vous trouvé cela ?

M. DESM. — Ce sont- deux vers de Tibulle. La roue tourne ! J'ai nommé la roue, parce que je pensais à M. Picquart.

M. DEL. — Le général ?

M. DESM. — Lui-même. Est-il un assez bel exemple des vicissitudes de la fortune, de la rapidité de la roue ?

M. DEL. — Oui, sa destinée aura été curieuse.

M. DESM. — De tels coups font réfléchir. Je sais bien qu'il y en a de pareils, quoique moins éclatants, dans presque toutes les vies, mais nous n'en sommes pas émus. C'est que nous acceptons comme une des lois générales de la destinée, que l'adversité commence une vie et que le bonheur la finisse, ou réciproquement, car notre logique, contente de peu, n'exige pas autre chose qu'un balancement dans les termes du discours. La destinée de M. Picquart ne rentre pas dans le cadre de notre raisonnement commun. Il commence par être heureux, tombe dans le gouffre, puis se relève pour apparaître au sommet du roc. C'est assez rare ; les disgraciés, l'étant presque toujours par la faute de leur caractère, bien plus que par celles des événements, ne se relèvent généralement pas. Logiquement, ce colonel devait finir journaliste.

M. DEL. — Dreyfus aussi est un exemple...

M. DESM. — Dreyfus n'a jamais été rien du tout qu'un pauvre malheureux, un jouet des vents ou des vagues. Il n'a même pas senti sa misère au moment qu'il était le plus malheureux. Je crois, au contraire, que M. Picquart l'a profondément sentie, comme je crois qu'aujourd'hui un immense orgueil s'épanouit dans sa tête.

M. DEL. — Il peut redescendre. La roue...

M. DESM. — Sans doute. Il redescendra certainement, mais pas aussi bas qu'il fut un jour.

M. DEL. — Une révolution royaliste...

M. DESM. — ... le fusillerait évidemment. Il n'en laisserait pas moins, dans le souvenir d'un parti politique, l'image d'une sorte de héros.

M. DEL. — Vous trouvez aussi ?

M. DESM. — Je ne trouve rien. Pour moi, le héros, c'est Gœthe. Nous sommes assez loin de M. Picquart. Je constate seulement que ce général hâtif aura eu une destinée intéressante et que son caractère jusqu'ici ne contredit pas l'intérêt qu'il suggère. Il me fait songer au cardinal Dubois...

M. DEL. — En voilà un rapprochement !

M. DESM. — ... qui reçut en une matinée tous les ordres, mineurs, majeurs et autres. J'aime ce militaire qui en quelques mois, de lieutenant-colonel est monté en haut de la hiérarchie. Par ce temps de filières, j'aime la roue. C'était un des agréments de l'ancien temps que de rien on devenait tout, en une heure d'audience.

M. DEL. — Mais qu'avons-nous à envier aux anciens temps ? Nos ministres...

M. DESM. — C'est vrai. Ils sont quelquefois les résultats brutaux d'un rapide tour de roue. Le plus souvent, cependant, on les soumet à un apprentissage baroque. J'ai assez goûté la destinée de ce M. Chéron lequel, versé dans les mystères de l'administration hospitalière, devient sous-secrétaire d'Etat à la guerre.

M. DEL. — Mais l'armée n'est plus qu'un grand hôpital. Tout y est malade, les hommes et les choses.

M. DESM. — L'armée n'est pas malade de maladie, mais de décadence. Elle meurt de vieillesse. Là aussi, la roue tourne, quoique lentement. Cela a commencé au lendemain du premier empire et quelques années avant, peut-être. Voilà cent ans que, malgré de beaux sursauts, le patriotisme français décline. Son apogée, ce fut quand on eut l'audace de faire croire à la jeunesse que

Mourir pour la-a patrie-e,
C'est le so-ort le plus beau le plus di-igne d'envie-e,

ce qui est absurde. Mourir pour la patrie, cela peut devenir une nécessité, cela ne saurait être un idéal. Cela peut être très beau, mais il est encore bien plus beau de vivre. Ces niaiseries truculentes et d'un romantisme grossier, quoique d'apparence généreuse, n'ont pas laissé, à la longue, de déconsidérer le patriotisme. La guerre de 1870 a fait le reste. Le résultat que l'on a obtenu alors aurait pu l'être sans coup férir. L'on se dit aujourd'hui qu'il n'est peut-être pas bien nécessaire d'acheter au prix de deux cent mille vies humaines un abaissement nouveau. De là, l'antipatriotisme qui nous procurera gratis et quand nous le voudrons un second traité de Francfort. Seulement, on le signera à La Haye.

M. DEL. — Mais c'est affreux ce que vous dites là.

M DESM. — Croyez-le, ce que je dis représente la pensée secrète de plus de la moitié des mâles français d'âge militaire. On s'en prend de cela à M. Hervé et à quelques groupes. Mais M. Hervé et les groupes antimilitaristes représentent le symptôme et non la cause de la crise. Je sais bien qu'il y a des maladies où, faute de mieux, faute de pouvoir atteindre la cause, on traite les symptômes. Vous connaissez la phrase classique : le traitement de cette affection est purement symptomatique. Cela veut dire que le mal est incurable et que l'on peut seulement en atténuer, pendant quelque temps, les effets. L'antimilitarisme se traite de même : on met M. Hervé en prison. Et après ?

M. DEL. — Tout cela est très bien, mais l'utilité d'une armée est évidente.

M. DESM. — Elle n'est pas évidente. C'est une utilité qu'il est facile de démontrer, voilà tout. Elle est évidente, si vous voulez, pour quelques-uns ; elle ne l'est pas pour tout le monde. Les armées rentrent dans la catégorie des choses qui deviennent inutiles le jour où tout le monde s'en sert. La marine qui posséda les premiers sous-marins avait par cela même acquis sur ses rivales une supériorité certaine. A quoi et à qui dans dix ans serviront ces poissons mécaniques ? L'armée allemande fut perfectionnée la première : période d'utilité. Mais, à cette heure, l'utilité de cette armée décroît d'année en année, jusqu'au jour où elle se liquéfiera, comme la nôtre. On ne remuera plus en Europe sans que deux partis d'égale force s'organisent aussitôt l'un contre l'autre.

M. DEL. — Alors, vous êtes pacifiste ?

M. DESM. — Ce mot ne veut rien dire, Je désire la paix comme je désire le beau temps, voilà tout. Une thèse contient des arguments ; la contre-thèse en contient d'autres. Vous ne m'inclinerez jamais au genre prophétique. Cependant, je puis bien vous avouer qu'à mon avis l'état de guerre est normal dans l'humanité. Mais la guerre prend bien des formes : telle grève qui fut pacifique et qui sembla anodine fit, soyez-en sûr, autant de victimes que telles batailles célèbres. La lutte des classes, croyez-vous que cela soit un état de paix on un état de guerre ? Vivre, c'est agir, et agir, c'est se battre. La lutte est de tous les instants, même pour les plus pacifiques. Il est vrai qu'ils ne s'aperçoivent pas, sinon au jour, où, victimes de leur confiance, ils se retrouvent à terre, écrasés ou jugulés.

M. DEL. — Et telle est peut-être notre destinée...

M. DESM. — C'est assez probable, à moins, que les idées antimilitaristes ne gagnent vivement l'Europe, et surtout l'Allemagne.

M. DEL. — Nous voilà bien loin de M. Picquart.

M. DESM. — Croyez-vous que nous en soyons si loin que cela ?


XXXII

1er décembre [1906]

L'Incrédulité

M. DESMAISONS. — Vous avez lu l'Athéisme, de M. Le Dantec ?

M. DELARUE. — Pas encore. Ces sortes de livres ont besoin d'être longtemps considérés, avant d'être ouverts. On les regarde avec l'idée qu'on y entrera certainement, peut-être demain, et le lendemain, on n'ose pas encore. Ce sont des visages imposants, de ces beautés sévères dont la vue semble donner plus de plaisir que n'en permet la possession...

M. DESM. — Dites que vous vous attendiez à ma question, et que vous avez préparé deux ou trois belles phrases pour expliquer votre paresse.

M. DEL. — La vérité, c'est que j'ai peur de trouver dans ce livre des arguments qui me démolissent ma propre incrédulité.

M. DESM. — Et comment cela ?

M. DEL. — L'athéisme de M. Le Dantec a peut-être d'autres motifs que le mien.

M. DESM. — Cela vous enrichira.

M. DEL. — Oui, si je les admets. Mais si je ne les admets pas, voilà mon état d'esprit remis en déséquilibre.

M. DESM. — Je ne puis vous rassurer là-dessus. Mais, pour moi, qui ai lu ce traité, et dès le jour même, j'y ai trouvé du plaisir. C'est une grande consolation de ne pas croire en Dieu, et le livre qui vous assure cette conviction est un bon livre.

M. DEL. — Aviez-vous donc besoin de cela ?

M. DESM. — Nullement, et j'avoue même que la démonstration contraire ne m'eût pas ébranlé, même faite au nom de la science. Car on peut prouver Dieu, au nom de la science, n'en doutez pas.

M. DEL. — Et comment cela ?

M. DESM. — Mais par la considération des lois du monde. De l'idée de loi à l'idée de Dieu, il n'y a que la place d'un faux mouvement. Et ce faux mouvement, des esprits même supérieurs peuvent se trouver inclinés à le faire.

M. DEL. — Tout le monde peut faire un faux pas, et après ?

M. DESM. — Après ? Rien. Je songe seulement que la véritable incrédulité est très rare.

M. DEL. — Et moi je songe que lorsque l'on veut prouver quelque chose, c'est à soi-même que l'on pense tout d'abord. Celui qui écrit contre Dieu, est-il bien sûr de son athéisme ?

M. DESM. — Et celui qui écrit pour Dieu, est-il bien sûr de son théisme ?

M. DEL. — Pas davantage. Peut-être moins encore.

M. DESM. — Ce sont là des manières de parler. Il faut admettre la sincérité des gestes humains, jusqu'à preuve du contraire, sans quoi nos raisonnements n'auraient plus aucune solidité. L'athéisme de M. Le Dantec est évident. Il n'écrit pas pour se débarrasser de quelques vieux doutes, de quelques superstitions traditionnelles. Il ne croit pas en Dieu, et donne ses motifs, voilà tout. Ils valent ce que vaut son esprit ; ils valent ce que vaut la sincérité appuyée de notions scientifiques très exactes ; ils valent beaucoup, en somme. Ce qui n'empêche pas que des motifs différents pourraient valoir beaucoup aussi.

M. DEL. — Lui donnez-vous raison ?

M. DESM. — Absolument. Mais moi, je n'avais pas besoin d'être convaincu. Je pense que ceux qui se mettront à lire ce livre, en croyant en Dieu, y croiront encore, l'ayant lu. Je pense aussi qu'il y a en nous tant de motifs obscurs d'adopter une telle croyance que des incrédules, peut-être, en seront convertis.

M. DEL. — Singulier éloge !

M. DESM. — N'oubliez jamais l'esprit de contradiction. J'ai été élevé dans des idées morales et plutôt religieuses ; ces idées, je les acceptais, comme on accepte la chimie ou l'orthographe, quand on n'est ni chimiste, ni philologue. Cependant il arriva que je lus un livre de Jules Simon intitulé, je crois, le Devoir. Au bout de cent pages, j'étais athée, immoraliste, anarchiste. Comme j'ai l'esprit bien fait, je ne tirai de ces nouvelles convictions aucune conséquence pratique. D'autres ont certainement succombé à de telles lectures.

M. DEL. — Vous m'avez déjà raconté cette histoire. Elle pourrait tout aussi bien prouver que vous avez l'esprit mal fait.

M. DESM. — J'appelle un esprit bien fait celui qui n'est pas dupe d'une affirmation bénévole. On peut se laisser entraîner par la vie, mais dès que l'on s'arrête et que l'on réfléchit, on ne trouve quelque contentement, si on a l'esprit bien fait, que dans l'exercice connu sous le nom de recherche de la preuve. Raison des effets, dit Pascal. Or, si l'incrédulité absolue conseille l'immoralité absolue, un esprit bien fait et incrédule arrive très vite à découvrir que l'immoralité relative est seule compatible avec l'état social.

M. DEL. — Il y a beaucoup d'esprits bien faits à ce compte-là.

M. DESM. — Il y en a beaucoup plus que l'on ne croit. Le monde est plein d'immoralistes modestes.

M. DEL. — Et d'incrédules modérés.

M. DESM. — L'incrédule d'aujourd'hui est généralement très modéré dans son incrédulité.

M. DESM. — Il y a si peu d'incrédules parfaits que M. Le Dantec n'a presque reçu que des lettres de désapprobation.

M. DEL. — Est-ce possible ?

M. DESM. — C'est triste, mais c'est vrai.


XXXIII

15 décembre [1906]

Morale de théâtre

M. DESMAISONS. — Alors, en ce moment, dans les petits théâtres, on blesse cruellement la morale ?

M. DELARUE. — C'est-à-dire que, depuis qu'il n'y a plus de censure préventive, les petits auteurs des petites pièces des petits théâtres s'amusent à effaroucher la pudeur de M. Adolphe Brisson et celle de ses congénères. Petites hardiesses dont le public se montre enchanté.

M. DESM. — Mais la morale ?

M. DEL. — Quelle morale ? Ne prenez pas votre air pseudo-socratique.

M. DESM. — Quelle morale ? Il me semble qu'il s'agit, dans l'espèce, de la morale de théâtre.

M. DEL. — Il y a donc une morale de théâtre ?

M. DESM. — Il y a autant de morales qu'il y a de milieux, de groupes, de situations. Il y a une morale pour chaque profession. Il y en a une pour chaque âge, pour chaque sexe. Il y en a une pour Paris et une pour la province. Il y en a une pour Rome et une pour Genève, une pour Chicago et une pour Tombouctou. Des morales mais il y en a tant que l'on passerait sa vie non pas même à les étudier, mais à les énumérer. Enfin, il y a une morale des foules, qui n'est pas la même non plus si la foule est quotidienne ou dominicale, si elle évolue à Longchamps ou boulevard de la Madeleine, si elle respire l'air extérieur ou l'air d'une salle de spectacle. Il y a une morale de théâtre. Y êtes-vous ?

M. DEL. — Presque.

M. DESM. — Alors, je continue. Cette morale de théâtre, dit M. Brisson, appuyé par M. Faguet, on la viole...

M. DEL. — Et ce qu'elle se laisse faire avec bonheur !

M. DESM. — Si elle consent, il n'y a plus de viol.

M DEL. — Si elle consent ? Mais elle provoque, elle fait les avances, elle s'offre, elle se déshabille.

M. DESM. — En ce cas, de quoi se plaignent ces messieurs ?

M. DEL. — Ils crient à la pornographie.

M. DESM. — Ils sont heureux de l'avoir trouvé ce mot-là. Que deviendraient-ils, s'ils étaient obligés de nuancer leurs appréciations et de réserver pornographie pour qualifier, comme il convient, ce qui concerne la prostitution ? N'avons-nous point galanterie, gaillardise, joyeuseté, badinage, libertinage, folâtrerie, et tant d'autres assemblages de syllabes ? Mais laissons le dictionnaire des synonymes. La question est de savoir si le public auquel on exhibe des pièces gaillardes proteste ou applaudit.

M. DEL. — Il applaudit.

M. DESM. — On ne froisse donc pas sa morale. On la satisfait au contraire, et il n'y a qu'à féliciter les entrepreneurs du spectacle.

M. DEL. — Quel autre principe adopter, en effet ?

M. DESM. — Il n'y en a pas d'autres. Ce qui est bien, ce qui est moral, c'est ce qui nous agrée, ce qui convient à notre sensibilité présente. La seule restriction à faire, c'est, que notre plaisir ne soit pas anti-social. Là est la seule immoralité, que puisse admettre une société dégagée de tout esprit religieux. Employons, si vous voulez, le langage de ces messieurs et parlons-de pornographie. La pornographie est-elle anti-sociale ? Tend-elle à isoler les hommes, à les faire vivre dans la crainte, à mettre les plus faibles à la merci des plus forts ? Tend-elle à séparer les sexes, à diminuer les couples, à restreindre la natalité ! Il me semble que si elle a des effets réels, ce sont, au contraire, des effets de sociabilité. Mais, avant de raisonner sur la pornographie, il faudrait se demander ce qu'elle est, où elle commence, où elle finit. Si tous les hommes avaient un cerveau pareil, on pourrait résoudre une telle question. Si nous étions tous des sénateurs Bérenger ou des marquis de Sade, des Berquin ou des Casanova, cela serait très simple. Mais les sensibilités, les goûts, les tendances sont infiniment variables. Avez-vous jamais, pour votre part, découvert aux étalages des images dont votre pudeur fût choquée ?

M. DEL.— Hélas ! jamais.

M. DESM. — Et dans les boutiques mêmes ?

M. DEL. — Là, on trouve, parfois, des représentations de la luxure qu'il serait peut-être malséant d'exposer au grand jour. Mais personne n'y pense. Question d'usage, d'ailleurs. De fort honnêtes gens pratiquent ces dévergondages ; ils furent jadis un des prétextes de l'art. Les figurines du musée secret de Naples n'étaient-elles pas, chez les Romains, les objets usuels, de toilette ou d'ameublement ? La seule objection contre la sculpture phallique, c'est que cela n'est pas très beau, un phallus.

M. DESM. — Les Romains n'étaient pas de cet avis, ni d'autres peuples, puisqu'ils en multipliaient l'image. Rien n'est beau en soi, et tout est beau. Un crapaud, cela n'est pas beau et quand c'est un vieux bronze japonais, cela peut être très beau. Il n'y a pas de beauté, sans une certaine accoutumance. Pour juger sainement des goûts pompéiens, il faut nous abstraire de nos dix-huit ou dix-neuf siècles de christianisme. N'êtes-vous pas attiré, dans les statues qui représentent des femmes, par tous leurs caractères sexuels, la forme des seins, la courbure des fesses, l'amplitude des hanches, le triangle bombé du pénil ?

M. DEL. — Assurément.

M. DESM. — Eh bien, soyez assuré que les statues mâles s'imposent tout d'abord aux femmes par leurs caractères mâles. Il n'était pas plus choquant pour une Romaine d'avoir sous les yeux une lampe en forme de phallus que pour nous une lampe en forme de corps féminin. Or ce qui plait à un sexe finit presque toujours par plaire à l'autre. Les Romains acceptèrent le phallus, comme nos femmes, aujourd'hui, acceptent la nudité féminine.

M. DEL. — Qui n'a peut-être jamais, et pas même chez les Grecs, été aimée, vantée, chantée adorée comme aujourd'hui.

M. DESM. — Oui, nous vivons un beau renouveau de paganisme. Bientôt, il faudra, sur nos scènes, montrer au peuple, comme aux spectateurs des attellanes, la beauté féminine toute nue. Nous serons même d'un naturisme plus véridique et plus exigeant. Il nous faudra Vénus telle qu'elle sortit de l'onde et non telle qu'elle sortait des mains des épileuses. La Vénus du paganisme moderne est moins idéale et plus naturiste. Nous voulons que la belle femme soit aussi le bel animal.

M. DEL. — Le malheur, c'est que si l'on exhibe de belles filles sur une scène, on se croit obligé de leur faire vagir des polissonneries.

M. DESM. — Ce qui est immoral, c'est la bêtise, et nous pouvons bien reconnaître que la bêtise impudique est un peu plus bête encore que la bêtise pudique. Si c'est cela que veulent dire les adversaires de la gaillardise au théâtre, ils ont raison. Il faut beaucoup d'esprit ou beaucoup de lyrisme pour parler des choses de l'amour, et quelle verve, quelle adresse pour en représenter les péripéties tragiques ou comiques !

M. DEL. — Prenez garde ! Vous allez finir par être de l'avis de M. Emile Faguet ?

M. DESM. — Et pourquoi pas ? Il y a tant d'autres points sur lesquels je ne lui donnerai pas raison que je serais heureux de lui céder en cette rencontre. Je déteste au-dessus de tout, peut-être, la polissonnerie, mais puisqu'il y a un public de polissons, pourquoi empêcher qu'ils soit satisfait ? Est-ce cela que dit M. Faguet ?

M. DEL. — Il dit le contraire, il dit qu'il faut priver de spectacle les polissons.

M. DESM. — Non, non, toutes les libertés, même celle-là ! Puis songez que la licence des petits théâtres, si elle gagnait des scènes plus relevées, nous vaudrait peut-être des spectacles d'un paganisme un peu moins indigne.

M. DEL. — N'y comptez pas. Le mouvement vers la licence est contrarié par un mouvement vers la décence. La morale va peut-être un de ces jours se remettre à sévir.

M. DESM. — Je sais qu'on y pense, mais on n'ose pas.

M. DEL. — Et pourquoi donc ?

M. DESM. — On a peur du ridicule.