Notice

1° Edition originale : plaquette de luxe, in-16 jésus, publiée en 1892 par le Mercure de France (se vend chez Léon Vanier ou au Mercure de France, mais par correspondance seulement). Prix : 2 francs.

2° Manuscrit :

Collection particulière.

3° Autres éditions :

Mercure de France, n° 29 — tome V, mai 1892
réimprimé dans le Pèlerin du silence, 1896
Editions Kieffer, 1919. « Ouvrage illustré et décoré par André Domin. 1 volume in-16, tiré à 10 exemplaires sur Japon avec la suite sur Japon pelure et une aquarelle originale, 50 exemplaires sur Japon avec la suite sur Japon pelure, 500 exemplaires sur vélin. » [Imprimerie gourmontienne, n°1]
Excelsior, sans date (1925), 20 x 28,5 cm, in-4° en feuilles sous chemise papier rempliée imprimée en rouge et noir, fac-similé du manuscrit original, 9 feuillets contrecollés, 24 pages non paginées, tirage à 210 ex. : 10 ex. sur Japon ancien et 200 ex. sur Hollande [ex. n°57, coll. part. Damien Gonnessat]
Rumeur des âges, avec un avant dire de Daniel Reynaud, achevé d'imprimer, dans les premiers jours de janvier 2006, par André Reynaud, d'après le fac-similé du manuscrit autographe des éditions Excelsior

Le Litanie dei fiori, traduit par Alexandre Chiavolini et illustré par M. Nizzoli, Modernissima, Milan, 1922.

4° Recensement des exemplaires de l'édition originale (Tirage unique à 84 exemplaires japon français de différentes couleurs, numérotés et signés par l'auteur : 21 Isabelle, 21 rubis oriental, 21 jaspe gris, 21 havane) :

4° Envois :

1. Vu dans le catalogue Artcurial - Briest - Le Fur - Poulain - F.Tajan, Paris, vente du 23 mai 2005 [G. Labussière] :

Lot n° 258 – Litanies de la rose. Paris, Mercure de France, et se vend chez Léon Vanier, 1892. In-12 ; broché, sous double-emboîtage demi-maroquin prune, dos lisse avec titre or, étui bordé. Édition originale, rare. Elle a été tirée à 84 exemplaires, tous sur Japon teinté.Celui-ci, un des 21 Japon jaspé gris de fer (les autres teintes sont : Isabelle, rubis oriental et havane), est justifié et signé par l'auteur. Envoi de l'auteur sur la première page : « Offert à l'Ermitage, en la personne de son directeur H. Mazel, sympathiquement ». 200 / 250€


Echos

Mercure de France. — (Mai) De M. Remy de Gourmont, les « Litanies de la Rose », des strophes d'une belle allure et d'une inouïe richesse verbale (« Les revues », La Revue blanche, n° 9, 25 juin 1892).

Dans le petit jardin classique de Coutances, sous la cathédrale, je me redis, près du buste de Remy de Gourmont, les litanies qu'il a consacrées à la rose. « Rose couleur de cuivre, plus frauduleuse que nos joies, rose couleur de cuivre, embaume-nous dans tes mensonges, fleur hypocrite, fleur du silence. Rose au visage peint comme une fille d'amour, rose au coeur prostitué, rose au visage peint, fais semblant d'être pitoyable, fleur hypocrite, fleur du silence. Rose à la joue puérile, ô vierge des futures trahisons, rose à la joue puérile, innocente et rouge, ouvre les rets de tes yeux clairs, fleur hypocrite, fleur du silence.... Rose aux yeux noirs, miroir de ton néant, rose aux yeux noirs, fais nous croire au mystère, fleur hypocrite, fleur du silence.... Rose au regard saphique, plus pâle que les lys. » Ce sont non pas des litanies mais des invectives. Hypocrite, cette rose couleur d'aurore, cette coupe qui se rompt sous une haleine, ce bouquet de corolles blondes ! [...] Sans rancune contre celui qui les a maudites, les roses de Coutances encadrent l'image de Gourmont, se souvenant qu'en dépit de ses artifices, il donna leur nom à la plus virginale de ses héroïnes. « Elle cueillit une rose rouge et la porta à ses lèvres, la baisant comme une chose sacrée.  » Pour cette phrase, plus sincère parce que plus naïve, que l'écrivain soit pardonné ! (Edouard Herriot, Dans la forêt normande, librairie Hachette, 1925)

La décoration des Litanies de la Rose par André Domin (Kieffer) n'est guère heureuse (Claude Roger-Marx, « L'art du livre », Mercure de France, 15 août 1920, p. 230).

« Causerie bibliophilique : Les Litanies de la rose », Les Nouvelles littéraires, 30 janvier 1926, p. 6

P[ierre] Q[uillard], « Les Livres : Litanies de la rose », Mercure de France, décembre 1892, p. 368

Jean de Gourmont, « Littérature », Mercure de France, 1er juillet 1920, p. 182

Pinkerton, « A propos des Litanies de la rose », Imprimerie gourmontienne, n° 4, 1921

Maria Emanuela Raffi, « Ce qu'on dit au poète... A proposito delle Litanies de la Rose », p. 113-122, Remy de Gourmont : atti del Convegno di Monselice, a cura de Patrizio Tucci, « Biblioteca francese 1 », Unipress, Padoue, 1997, 300 p.


Texte

à Henry de Groux.

LITANIES DE LA ROSE

Fleur hypocrite,

      Fleur du silence.

Rose couleur de cuivre, plus frauduleuse que nos joies, rose couleur de cuivre, embaume-nous dans tes mensonges, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose au visage peint comme une fille d'amour, rose au cœur prostitué, rose au visage peint, fais semblant d'être pitoyable, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose à la joue puérile, ô vierge des futures trahisons, rose à la joue puérile, innocente et rouge, ouvre les rets de tes yeux clairs, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose aux yeux noirs, miroir de ton néant, rose aux yeux noirs, fais-nous croire au mystère, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose couleur d'or pur, ô coffre-fort de l'idéal, rose couleur d'or pur, donne- nous la clef de ton ventre, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose couleur d'argent, encensoir de nos rêves, rose couleur d'argent, prends notre cœur et fais-en de la fumée, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose au regard saphique, plus pâle que les lys, rose au regard saphique, offre-nous le parfum de ton illusoire virginité, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose au front pourpre, colère des femmes dédaignées, rose au front pourpre, dis-nous le secret de ton orgueil, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose au front d'ivoire jaune, amante de toi-même, rose au front d'ivoire jaune, dis-nous le secret de tes nuits virginales, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose aux lèvres de sang, ô mangeuse de chair, rose aux lèvres de sang, si tu veux notre sang, qu'en ferions-nous ? bois-le, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose couleur de soufre, enfer des désirs vains, rose couleur de soufre, allume le bûcher où tu planes, âme et flamme, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose couleur de pêche, fruit velouté de fard, rose sournoise, rose couleur de pêche, empoisonne nos dents, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose couleur de chair, déesse de la bonne volonté, rose couleur de chair, fais- nous baiser la tristesse de ta peau fraîche et fade, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose vineuse, fleur des tonnelles et des caves, rose vineuse, les alcools fous gambadent dans ton haleine : souffle-nous l'horreur de l'amour, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose violette, ô modestie des fillettes perverses, rose violette, tes yeux sont plus grands que le reste, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose rose, pucelle au cœur désordonné, rose rose, robe de mousseline, entr'ouvre tes ailes fausses, ange, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose en papier de soie, simulacre adorable des grâces incréées, rose en papier de soie, n'es-tu pas la vraie rose, fleur hypocrite, fleur du silence ?

Rose couleur d'aurore, couleur du temps, couleur de rien, ô sourire du Sphinx, rose couleur d'aurore, sourire ouvert sur le néant, nous t'aimerons, car tu mens, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose blonde, léger manteau de chrôme sur des épaules frêles, ô rose blonde, femelle plus forte que les mâles, fleur hypocrite, fleur du silence !

Rose en forme de coupe, vase rouge où mordent les dents quand la bouche y vient boire, rose en forme de coupe, nos morsures te font sourire et nos baisers te font pleurer, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose toute blanche, innocente et couleur de lait, rose toute blanche, tant de candeur nous épouvante, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose couleur de bronze, pâte cuite au soleil, rose couleur de bronze, les plus durs javelots s'émoussent sur ta peau, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose couleur de feu, creuset spécial pour les chairs réfractaires, rose couleur de feu, ô providence des ligueurs en enfance, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose incarnate, rose stupide et pleine de santé, rose incarnate, tu nous abreuves et tu nous leurres d'un vin très rouge et très bénin, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose en satin cerise, munificence exquise des lèvres triomphales, rose en satin cerise, ta bouche enluminée a posé sur nos chairs le sceau de pourpre de son mirage, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose au cœur virginal, ô louche et rose adolescence qui n'a pas encore parlé, rose au cœur virginal, tu n'as rien à nous dire, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose groseille, honte et rougeur des péchés ridicules, rose groseille, on a trop chiffonné ta robe, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose couleur du soir, demi-morte d'ennui, fumée crépusculaire, rose couleur du soir, tu meurs d'amour en baisant tes mains lasses, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose bleue, rose iridine, monstre couleur des yeux de la Chimère, rose bleue, lève un peu tes paupières : as-tu peur qu'on te regarde, les yeux dans les yeux, Chimère, fleur hypocrite, fleur du silence !

Rose verte, rose couleur de mer, ô nombril des sirènes, rose verte, gemme ondoyante et fabuleuse, tu n'es plus que de l'eau dès qu'un doigt t'a touchée, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose escarboucle, rose fleurie au front noir du dragon, rose escarboucle, tu n'es plus qu'une boucle de ceinture, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose couleur de vermillon, bergère enamourée couchée dans les sillons, rose couleur de vermillon, le berger te respire et le bouc t'a broutée, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose des tombes, fraîcheur émanée des charognes, rose des tombes, toute mignonne et rose, adorable parfum des fines pourritures, tu fais semblant de vivre, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose brune, couleur des mornes acajous, rose brune, plaisirs permis, sagesse, prudence et prévoyance, tu nous regardes avec des yeux rogues, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose ponceau, ruban des fillettes modèles, rose ponceau, gloire des petites poupées, es-tu niaise ou soumoise, joujou des petits ftères, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose rouge et noire, rose insolente et secrète, rose rouge et noire, ton insolence et ton rouge ont pâli parmi les compromis qu'invente la vertu, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose ardoise, grisaille des vertus vaporeuses, rose ardoise, tu grimpes et tu fleuris autour des vieux bancs solitaires, rose du soir, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose pivoine, modeste vanité des jardins plantureux, rose pivoine, le vent n'a retroussé tes feuilles que par hasard, et tu n'en fus pas mécontente, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose neigeuse, couleur de la neige et des plumes du cygne, rose neigeuse, tu sais que la neige est fragile et tu n'ouvres tes plumes de cygne qu'aux plus insignes, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose hyaline, couleur des sources claires jaillies d'entre les herbes, rose hyaline. Hylas est mort d'avoir aimé tes yeux, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose opale, ô sultane endorrnie dans l'odeur du harem, rose opale, langueur des constantes caresses, ton cœur connaît la paix profonde des vices satisfaits, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose améthyste, étoile matinale, tendresse épiscopale, rose améthyste, tu dors sur des poitrines dévotes et douillettes, gemme offerte à Marie, ô gemme sacristine, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose cardinale, rose couleur du sang de l'Église romaine, rose cardinale, tu fais rêver les grands yeux des mignons et plus d'un t'épingla au nœud de sa jarretière, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose papale, rose arrosée des mains qui bénissent le monde, rose papale, ton cœur d'or est en cuivre, et les larmes qui perlent sur ta vaine corolle, ce sont les pleurs du Christ, fleur hypocrite, fleur du silence.

Fleur hypocrite,

Fleur du silence.

Litanies de la Rose, par REMY DE GOURMONT (Paris, au Mercure de France et chez Léon Vanier) — Quand le philosophe Secundus ou l'auteur apocryphe à qui l'on a donné ce nom définissait la Lune, en une énumération de mots grecs :

Pourpre du ciel,
Consolation nocturne,
Gardienne toujours éveillée des matelots,
Allégement des voyageurs,
Vicaire du soleil,
Route céleste,
Ennemie des criminels,
Signe des fêtes,
Mensuelle révolution
Souvenir qui revient sur soi-même,

il ne prévoyait point qu'un jour, après des siècles de christianisme, où les vocables accumulés se seraient changés en prière obsédante pour un dieu nouveau, M. Remy de Gourmont détournerait les litanies de leur intention liturgique et ferait chanter à leurs versets redevenus profanes la gloire hypocrite et silencieuse de la Rose. Mais Secundus fut un médiocre écrivain ; il n'aurait point trouvé, âme trop simple et sans art, un aussi riche ruissellement de syllabes sonores. Rarement poète nous versa l'ivresse verbale avec tant de somptueuse prodigalité, et les strophes en prose de M. de Gourmont suscitent dans nos âmes presque délirantes et affolées par des philtres si puissants la vision d'une fête ambiguë, magnifique et cruelle, où tournoieraient sur des tapis faits de chair vivante, parmi les parfums et les drapeaux, des femmes éclaboussées de sang.

P. Q.

(Pierre Quillard, « Les Livres : Litanies de la rose », Mercure de France, décembre 1892, p. 368)