ŒUVRES D'HENRI DE GOURMONT

1. « Le second sermon sur la montagne », La Mouette, janvier 1924

2. « Un homme de cœur », Almanach de la Destinée la Rose au Bois, entièrement rédigé et illustré par des Auteurs Normands, à Coutances, venelle du Pou-Qui-Grimpe, 1924.

3. Les Fantômes, Coutances, Editions du P. Q. G., 1925.

4. ?, Eurydice, cahiers de poésie et d'humanisme, mai-juin 1936.

5. Histoires magiques, ?

– Pas libre !... Pas libre, vous dis-je !

N'insistez pas. Aujourd'hui, vous pensiez évoquer Remy de Gourmont. Je ne sais ce qu'il fait en ce moment dans « l'autre monde », mais moi, le guéridon, je ne suis pas libre, voilà !

Et vous pouvez en chercher des guéridons, tous pris ! Ah ! On les fait parler les morts illustres.

Les éditeurs exigent tous que le nom du héros de leurs bouquins soit déjà gravé en lettres d'or sur quelque dalle funéraire.

– C'est Stendhal qui vous cause !... C'est Balzac, c'est Moïse, c'est Alfred Jarry.

Vraiment, nous ne savons plus sur quel pied danser.

Et cependant je sais une petite table, chère aux esprits, aujourd'hui bien tranquille, rue des Saints-Pères, dans la poussière des souvenirs gourmontiens. Elle se tient près du blason aux trois roses et au croissant – cette faucille du poète ! – Deux des roses sont tombées sous les coups de la faucille : Remy, le glorieux aîné, Jean son disciple. Henry de Gourmont veut bien vous conter des Histoires magiques, les voici :

HISTOIRES MAGIQUES

On a beaucoup parlé ces temps derniers de Huysmans dont la mémoire et le culte sont gardés par une petite église de dévots et d'admirateurs. Cet écrivain acerbe, qui, même dans ses effusions pieuses, voisina toujours le blasphème et qui sentait diablement le roussi quand il entra dans l'orthodoxie, fréquenta quelque temps Remy de Gourmont, à l'époque où les deux écrivains s'intéressaient à l'occultisme, voire au satanisme ; l'un se passionnait pour l'histoire sadique et diabolique de Gilles de Rais, l'autre pour les hymnes et proses de l'antiphonaire. A cette époque, Remy de Gourmont habitait, rue de Varenne, une maison que le percement du boulevard Raspail a fait disparaître. Il y était voisin de Mme de Courrière, illustrée depuis sous le nom de Sixtine. Celle-ci s'adonnait au spiritisme et penchait vers une sorte de satanisme littéraire et mystique, ou plutôt symboliste, qui l'entraînait dans des aventures dont la moindre ne fut pas sa rencontre avec un certain prêtre de Bruges, prototype du chanoine Docre de Là-Bas. Ce mauvais prêtre l'envoûta, lui fit perdre toute volonté et malgré elle, encore qu'aucune violence n'eût été employée, l'obligea à venir à Bruges où il la tint prisonnière dans un couvent de nonnes qu'il tenait sous sa dépendance. Elle m'a souvent raconté qu'il lui fallut un grand effort pour se libérer de l'emprise satanique et se sauver vers la gare d'où elle put regagner Paris et la rue de Varenne.

Elle y donnait des soirées consacrées au spiritisme. Bien que sceptique à l'endroit de ces phénomènes et peu enclin à les prendre au sérieux, mon frère assistait parfois, en amateur taciturne et agacé, à ces soirées. On y faisait tourner des tables, ou plutôt un guéridon. Ce meuble, truchement de l'infini, était fort léger. Il frappait les coups convenus, tournait, dansait, se soulevait, bref se soumettait aux fantaisies des expérimentateurs, avec une docilité incroyable. Ce guéridon, qui existe toujours, mérite une place privilégiée dans l'histoire de J.-K. Huysmans. C'est à ce meuble qu'il doit son salut. Venu, un soir, rue de Varenne à l'une de ces réunions, il était entré sceptique, il sortit croyant. Le guéridon avait tourné sous les doigts des assistants. Huysmans, qui n'avait jamais été témoin de phénomènes semblables, fut très impressionné. Cette table, mue par une force inexplicable, sans supercherie d'aucune sorte, lui démontra l'existence du diable. Or, l'existence du diable a pour corollaire celle de Dieu.

Cela porta Huysmans à réfléchir, disait Remy de Gourmont. En quittant la rue de Varenne, ce soir-là, il était déjà en route vers la conversion. L'abbé Mugnier devait faire le reste et ramener définitivement au bercail la brebis égarée.

Huysmans fréquenta assez longtemps le salon de Mme de Courrière. Il lui dédiait ses livres. Elle ne l'aimait guère pourtant. J'ai souvent entendu dire à mon frère Jean qu'elle le craignait en tant que propagateur de fluides mauvais et susceptibles de faire naître des larves. Celles-ci la tourmentaient. Pour les écarter, elle brûlait du thym et autres plantes odoriférantes dans sa cheminée. Elle brûla sans rémission toute une liasse de lettres qu'elle avait reçues de l'auteur de Là-Bas. Mon frère Jean eut toutes les peines du monde à sauver du « bûcher » quelques livres de Huysmans dédicacés. Un jour que Huysmans parlait devant elle des femmes : « Vous, dit-elle, Huysmans, vous n'avez jamais connu que les filles. »

Quelques années plus tard Remy de Gourmont vint habiter la rue des Saints-Pères. Il y fut suivi par la fidèle et spirituelle Sixtine qui eût pu, si elle avait uni, à des vertus bourgeoises très réelles, une méthode un peu moins capricieuse, devenir l'âme d'un salon littéraire. Elle n'eut jamais le sens de l'heure. Elle devait, par exemple, recevoir des gens à cinq heures et n'était prête qu'à neuf. Elle arrivait au théâtre au milieu du deuxième acte, dans les magasins à l'heure où l'on baissait les rideaux de fer.

Avec une patience bénédictine, elle découpait, dans les innombrables journaux et revues que recevait Remy de Gourmont, tous les articles ou fragments d'articles qu'elle jugeait intéressants. Ces coupures finirent par accaparer les sièges et les places disponibles de son appartement qui ressemblait à un bureau d'archives mal tenu. Elle voulut consacrer les dernières années de sa vie à mettre de l'ordre dans ce fatras. Elle y succomba. Elle n'abandonna jamais, d'ailleurs, l'occultisme, fréquenta un disciple de Papus qui l'initia aux arcanes de la magie. A l'aide d'objets qu'on lui présentait, ce disciple voyait se dessiner des clichés dans lesquels il lisait le passé et l'avenir. Elle lui mit un jour entre les mains une bague ancienne, souvenir de Clésinger, et le disciple de Papus faillit s'évanouir, la sueur aux tempes. Revenu à lui, il expliqua que le spectacle, auquel il venait d'assister, par la vertu maléfique de cette bague, était horrible. Il venait de voir, dans une tour de Tiffauges, un amoncellement de cadavres d'enfants que le sieur de Rais avait égorgés par curiosité satanique et par érotisme. On fit une enquête sur la bague, génératrice de telles épouvantes, et l'on apprit qu'elle avait été donnée à Clésinger par Pie IX qui la tenait lui-même d'un cardinal romain d'illustre lignée. Avait-elle figuré, parmi les pièces à conviction du procès intenté à Gilles de Rais pour sorcellerie, était-elle ainsi parvenue entre les mains de quelque inquisiteur qui l'aurait apportée à Rome, mystère. Toujours est-il que Mme de Courrière relégua le bijou à la cave parmi les morceaux de charbon qui possèdent une venu conjuratrice, on ne l'y a jamais retrouvé.

POUR LA TABLE TOURNANTE,

HENRI DE GOURMONT.

A consulter :

Barbey d'Aurevilly et les écrivains normands

Collaborations d'Henri Malherbe au Journal du Havre

Lettre autographe de R G à H. G.


Artistes et écrivains normands, n°28, 15 avril 1935 (149) :

Le Réveil normand a publié un article de Raoul Gain à la mémoire d'Henri de Gourmont mort récemment. Il était le frère de Rémy et de Jean de Gourmont et avait collaboré au Journal du Havre sous la signature d'Henri Malherbe.