1. Jean de Gourmont, « Littérature. Natalie Clifford Barney : Pensées d'une Amazone », Mercure de France, 1er juillet 1920, pp. 179-182

« Cette catastrophe : être femme. » Cet aphorisme, que je cueille dans les Pensées d'une Amazone de Natalie Clifford Barney, pourrait servir d'épigraphe à ces pensées. Il y a, en effet, dans l'amazonisme une sorte de regret d'une virilité défendue. L'amazonisme est plus qu'une attitude intellectuelle ; c'est un état d'être, une sorte d'hybridité où, sur une tige féminine, fleurit une fleur virile. Je n'analyserai pas plus avant les subtilités de cette botanique : « Il semble naturel, écrit l'auteur, que des êtres, nés de deux sexes, portent parfois leurs doubles attributs mélangés. Hommes par le corps, femmes par l'esprit, ou le contraire, ou une fraction du contraire, variables à l'infini. Il y a des androgynes d'esprit aussi bien que de corps. » C'est très exact, et cet hermaphrodisme, qui a sa répercussion intellectuelle, explique toutes les nuances des manifestations de l'art et nous montre qu'il ne faut pas classer trop séparément les œuvres mâles et féminines :

Nous sommes presque tous d'un composé humain si complexe qu'il faut répéter que chacun de nous possède des principes masculins et féminins. Quelle femme n'est mâle en quelque sorte, quel homme n'a reçu quelque compensation ou attribut féminins, qui nous rappelle le temps qui précédait la division des sexes ?

C'est ce qui explique, chez les amazones cet étonnement et même cette douleur de n'être pas des hommes ; mais c'est aussi cette inquiétude, cette incertitude, cette sorte d'équivoque qui donne à l'amazonisme ses qualités d'art, car c'est par l'art que les amazones se complètent et réintègrent leur plénitude. Chez elles, les sensations féminines se cérébralisent et se transmuent en art. L'amazonisme, en effet, aboutit à l'égotisme, à un égotisme stendhalien qui ne demande aux sentimentalités et aux sensualités qu'un enrichissement de la personnalité. Exagération du narcissisme, fleur qui non seulement se contemple et s'aime dans le miroir des sources, des cœurs et des yeux, mais y cherche et y trouve des raisons de s'aimer ; c'est la méthode gœthienne, et celle de tous les êtres supérieurs : cueillir les roses, les femmes, les idées, les sentiments, afin de s'en parfumer et de s'en griser :

Quelle nouvelle griserie de se sentir seule et soi auprès de qui l'on aime, libérée de l'amour — n'avoir plus besoin des autres pour être.

On voit que l'amazonisme est une méthode belle, mais un peu amère, de concevoir la vie, puisqu'elle écarte toute illusion : il faut avoir le cœur et le cerveau solides pour entrer dans cet ordre : « Espérer le retour de l'égoïsme isolateur, qui vient mettre fin aux fusions et aux confusions humaines. »

S'il fallait adapter une philosophie à l'amazonisme, on le marierait plutôt au pessimisme de Schopenhauer qu'au scepticisme de Montaigne. Il y a dans ce petit bréviaire des amazones des pensées d'une singulière amertume :

La vie, qu'il vaut mieux n'avoir ni reçue ni donnée.

— Jusqu'aux animaux en rut clament leur malédiction à la nature.

— Ce n'est pas parce que je ne pense pas aux hommes que je ne les aime pas, mais parce que j'y pense.

— S'expatrier de toute patrie ?

— Si je m'étais abonnée à l'humanité, je m'en désabonnerais.

— Le genre humain, un genre que je déplore.

Ceci posé, il reste l'amour et « ses heures de génie », « leurs seins faits de je ne sais quel ciel », « leurs bras, où le désir fait croître ses ailes » ; mais l'Amour : « église pour deux — où nous restons seul ». Et tout aboutit à cette solitude, qui est la liberté. Il faut choisir entre l'orgueilleuse solitude amère ou l'esclavage social :

Si ces femmes ne savent pas encore être libres, qu'elles soient épouses, courtisanes, amantes ou esclaves n'est qu'une affaire de classe, de tempérament, de hasard, — ou de lassitude.

Mais la plupart des femmes redoutent la liberté : qu'en feraient-elles ! l'amazonisme n'est pas une attitude collective et ne saurait se propager que dans les cerveaux d'amazones.

Cependant il ne me déplaît pas de retrouver ici la pensée nietzschéenne, que la guerre n'a pas effacée, et qui se résume dans le mot si souvent répété par Nietzsche : « nous autres Européens »...

L'être cosmopolite, qu'il soit Japonais, Brésilien, Espagnol, Américain, tend à s'identifier... Il va vers le semblable, et l'on n'y peut rien empêcher. Aidons-le donc à s'universaliser avec économie et agrément.

Il n'y a qu'un peuple, — le peuple moderne.

L'inventaire du monde est fait : il reste à présent à s'y emménager convenablement, — à nous défendre des éléments et non des nations.

Cette identification des races et des cerveaux se ferait lentement par une sorte d'aristocratisme cosmopolite, qu'il ne faudrait pas détruire. Mais c'est un rêve qui fuit depuis toutes les civilisations ; la vie, comme une mer démontée, submerge les îles d'utopie et de sagesse. Ce serait trop beau et trop simple d'imaginer que la vie puisse aboutir à ce songe de fraternité universelle et d'universelle félicité. L'art, la joie cultivée en toute sécurité, l'égoïsme respiré en pleine sérénité, ce ne sont là que hors-d'œuvre : la vraie vie est là, avec ses luttes ignobles et son cannibalisme perpétuel. Ce que nous appelons aujourd'hui encore la civilisation, quoique blessée, qui sait si demain elle ne disparaîtra pas dans un cataclysme naturel ou artificiel ? Il n'y a rien d'acquis, et tout est toujours à recommencer. La sagesse humaine est enclose dans de fragiles bibliothèques, à la merci d'une bombe et peut-être qu'il ne restera rien des mots que nous écrivons sur les copeaux fragiles que sont les livres.

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Le Cinematoma de M. Max Jacob est un recueil de petites nouvelles qui feraient songer, par leur richesse et leur variété, à Rétif de la Bretonne. M. Max Jacob, qui est un poète subtil, possède encore les dons les plus réels et les plus rares du romancier : la souplesse de sa langue s'adapte aux personnages les plus variés pour leur faire parler leur propre langue avec ses intonations, ses gestes, et ses tics.

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M. Francis Carco, le romancier de Jésus la Caille et des Scènes de la vie de Montmartre, a mis ses dons de psychologue à étudier les « derniers états des lettres et des arts ». Voici : La Poésie. Ce petit volume sans prétention met un peu de clarté dans le dédale de la poésie contemporaine, et apprendra aux jeunes poètes qui ouvrent aujourd'hui leurs ailes à se méfier des écoles et des doctrines : « A quoi correspond une doctrine, lorsqu'elle précède une œuvre ? » Et nous avons vu trop de doctrines qui n'ont enfanté que des fantômes. Verlaine ignora longtemps qu'il était un décadent et fit du symbolisme sans le savoir. C'est la meilleure méthode : se grouper est bien, mais se différencier est mieux, et ce sont, après tout, les grands isolés qui comptent en littérature. Et ils demeurent encore des isolés, si des admirateurs trop zélés les incorporent à une doctrine subtilement extraite de leur œuvre spontanée et seulement humaine.

MEMENTO. — Je signalerai, aux éditions du « Sagittaire » chez Simon Kra : Le Livret de l'Imagier, par Remy de Gourmont, illustré de bois de Daragnès. Ces pages, qui parurent jadis dans le « Mercure de France », n'avaient jamais été réunies en volume. Ce sont des gloses d'une grande précision de langue et qui restituent aux images contemplées leur lumière et leur mystère. Voici La Mort Saint-Innocent : « La Mort, qui, en les vignettes de ce poème (Danse des Femmes de Martial d'Auvergne), se diversifie selon mille attitudes, est fort reconnaissable ; ce n'est pas un squelette c'est la hideuse mort Saint-Innocent, au sexe liquéfié, à la peau du ventre vide retombant sur des cuisses pareilles à des os que ronge un chien et autour desquels se voient des restes de chair. Cette putréfaction qui tient debout se couronne encore de quelques touffes de cheveux (on dirait blonds !) et elle en profite pour faire la belle, tendre le jarret, se camper, une main appuyée sur un bouclier à ailes, dresser l'autre en l'air, comme une menace. »

Quelques pages inédites (en volume) d'Albert Aurier, qui fut peut-être devenu le critique d'art qui nous manque, servent de frontispice à ce petit volume, qui est encore une perfection typographique. — De Remy de Gourmont aussi cette réimpression de grand luxe des Litanies de la Rose (Kieffer) ; chaque rose évoque l'image d'une femme, et sa couleur, sa vertu, son vice et son parfum, que le peintre André Domin a précisés ici. Un encadrement de feuilles d'or font de ce petit livre un bréviaire d'amour mystique, sensuel et pervers.

JEAN DE GOURMONT.


2. Gabriel Brunet, « Littérature. Natalie Clifford Barney : Aventures de l'esprit », Mercure de France, 1er juillet 1930, pp. 150-154

Natalie Clifford Barney : Aventures de l'Esprit, Emile-Paul. — Rachilde : Portraits d'hommes, Mercure de France. — Princesse Bibesco : Quatre portraits, Grasset. — Mme Bulteau : Dans la paix du soir, Au Sans Pareil. Jacques Vincent : Un salon parisien d'avant guerre, Jules Taillandier. — Gyp : Du temps des cheveux et des chevaux, Calmann-Lévy. — Jeanne Landre : « Les Soliloques du pauvre », de Jehan Rictus, Malfère. — Henriette Renan : Souvenirs et Impressions, La Renaissance du Livre. — Mme S. de Lauge : Au service du public, Imprimerie A. Rey, à Lyon.

Miss Natalie Clifford Barney, qui nous présente Aventures de l'Esprit, est sûre de s'imposer à l'attention de quelques érudits futurs. Elle est en effet la fameuse Amazone à qui Remy de Gourmont adressa les lettres que l'on connaît. On a beau répéter que toutes investigations à côté de l'œuvre où un grand esprit a donné le meilleur de lui-même sont superflues, — ce superflu persiste à attirer vivement. Tels chercheurs, en consacrant plusieurs années à explorer la vie d'un grand écrivain, se persuadent qu'ils agissent par amour de la science. S'avouent-ils d'autres mobiles plus intimes et plus secrets ? Eux aussi cèdent à l'appel de l'esprit d'aventures, au désir de briser les frontières de leur être propre et de leur existence bornée. Ils s'installent donc dans une autre vie ; en imagination, ils en jouent à titre personnel tous les épisodes et, lorsqu'ils font renaître du silence les fantômes féminins qui gravitèrent autour d'un grand homme, c'est bel et bien dans leur existence propre qu'ils les font pénétrer.

Les futurs admirateurs de Remy de Gourmont chercheront les femmes qui se sont penchées sur sa vie. Ils rencontreront l'Amazone, ils rêveront d'elle et voudront tout savoir d'elle. Tout grand écrivain s'embarque pour l'avenir en compagnie de quelques charmantes ombres féminines, qui participent à son rayonnement et le nimbent à leur tour de rêve.

Il y eut dans la vie de Remy de Gourmont un drame qui impose le frisson. Cet amant de la vie et de la beauté fut assez de bonne heure défiguré par un mal implacable, et comme rejeté de l'humanité. Il disait aux femmes de cueillir ingénument les roses de la vie, mais il craignait d'être pour elles un objet d'épouvante.

Quel infini de tristesse dut serrer souvent les tempes de cet enchanteur ? On a beau parler des joies suprêmes de l'intelligence, on sait bien qu'elles ne peuvent suppléer à l'indicible choc qui vous ébranle lorsque, croisant une inconnue, vous saisissez dans son regard la fugitive lueur qui accueille.

Il se peut que Remy de Gourmont ait souvent chanté la joie de vivre au milieu des pires détresses. Victime de la vie, au lieu de la maudire, il la célébra avec plus de ferveur. Sourire avec grâce et chanter la volupté furent peut-être pour lui la forme la plus haute du courage.

Il n'est que de relire les Lettres à l'Amazone pour voir combien l'amitié de la jeune femme fut précieuse au cœur de Remy de Gourmont. Il est donc bien naturel que j'aie d'abord cherché avec avidité dans le livre de Miss Barney quelques souvenirs sur Remy de Gourmont. Je n'en ai point trouvé autant que je l'eusse désiré. Un chapitre, cependant, avec çà et là quelques lignes teintées d'une secrète émotion qui s'applique à ne pas s'étaler. J'ai aimé la page où Miss Barney (p. 52) évoque Remy de Gourmont à sa table de travail, alors qu'elle-même est assise en face de lui. C'est plus qu'un souvenir, c'est une présence. On voit le penseur meurtri avec « sa face cicatrisée, ses lèvres boursouflées et balbutiantes » et ses frais yeux bleus dans son visage, « comme deux enfants vivant dans une ruine ». Et ces quelques ligne, comme elles révèlent que son amitié pour l'Amazone fut à Remy de Gourmont une sorte de bouée de sauvetage.

Dévasté dans sa chair, en révolte contre Dieu, ayant résisté à toute croyance, il trouva enfin un compromis entre l'amour et la religion dans l'amitié, cette religion de l'intimité.

Miss Barney nous dit que son livre n'est pas fait à la manière d'un livre prémédité, formant ensemble sur un sujet donné. Il s'est pour ainsi dire formé de lui-même au cours des dix dernières année. Il est né des relations littéraires de l'auteur avec les principaux écrivains d'aujourd'hui. Notes griffonnées sur des cartes, souvenirs brièvement fixés, lettres d'écrivains, nous avons là un recueil documentaire fort curieux et qui éclaire les physionomies de plusieurs écrivains célèbres aujourd'hui. Munie de griffes le plus souvent dissimulées par un ton qui reste toujours fort convenable et fort calme, l'Amazone sait s'en servir à l'occasion. M. Lucien Fabre doit garder sur la main un beau trait rouge, M. Paul Morand me semble bien, lui aussi, un peu marqué. Entre tous le chapitre sur M. Paul Valéry est celui qui capte le plus vivement l'attention. Il est intitulé Paul Valéry, l'aube d'un académicien, essai de mise au point. Il semble, d'après ce chapitre, que Miss Barney joua un grand rôle dans la prodigieuse et rapide ascension de M. Paul Valéry. Ici-bas, le mérite est une belle chose, mais pour s'imposer, il lui sied de ne pas trop compter sur sa propre efficacité. Heureusement que la nature a créé des femmes comme Miss Barney, qui semblent nées pour chercher le génie et pour le faire triompher. Le génie paré de ses seuls attraits est souvent fort difficile à reconnaître, mais dès que sa qualité est attestée par une femme tenace et persuasive, son évidence éclate à tous les regard. Et il est des talents perdus parmi la foule des autres talents qui se seraient métamorphosés d'un coup en éblouissants génies s'ils avaient rencontré à temps voulu la Fée active qui leur eût reconnu, par un caprice charmant, des dons exceptionnels.

Oui, la femme est capable de beaucoup de miracles : elle fait choix d'un Elu avec une certitude d'intuition que n'ont pas les hommes, et quand son intuition la trompe, comme on n'est jamais bien sûr dans ces questions de génie, tout se passe comme si elle ne s'était pas trompée. Il suffit que notre esprit veuille bien se faire complice d'une œuvre prise au hasard parmi les autres pour qu'y apparaissent effectivement des choses de prix. Les livres ne sont que des prétextes, et leur valeur dépend souvent de la bonne volonté que nous apportons à les emplir de nos rêves. Tout ce que nous conte Miss Barney sur l'histoire du lancement de M. Valéry est fort divertissant. Partant de ce principe que « malchance = maladresse », elle se fit forte de prouver qu'on pouvait fiancer M. Valéry à la chance par l'adresse. « Je me permets d'être Américaine, dit-elle. Le Nouveau Monde exporte son sens pratique. » Le sens pratique du Nouveau-Monde fut donc exporté en France au service de M. Paul Valéry, dont le génie fut mis en actions de cinq cents francs. Je renvoie au livre de Miss Barney ceux qui sont curieux de cette histoire qui je me hâte de le dire, n'a pas du tout à entrer en ligne de compte quand il s'agit d'apprécier l'art de M. Paul Valéry. L'art et la pensée de M. Valéry peuvent susciter force discussions, mais ils existent. Ce qui est un peu attristant, c'est de songer qu'un écrivain qui avait droit à l'estime d'une élite n'aurait pu s'assurer cette élite sans la force agissante du snobisme.

On devine que Miss Barney est assez désenchantée sur le compte de M. Paul Valéry. Elle l'a lancé en pleine vogue, elle en a fait un favori des milieux mondains : elle trouve maintenant que son dieu a trop bien mordu à l'appât.

Etait-il nécessaire de faire faire des conférences à ce sédentaire qui ne sait se communiquer aux foules, de l'habiller chaque soir et de le pousser dans un monde qui manque de compréhension autant qu'il manque d'ironie ? N'était-il pas trop rare pour un fonctionnaire de la gloire ?

« Fonctionnaire de la gloire. » L'expression est savoureuse. Quand je songe à Valéry, je songe souvent à ce qu'on pourrait appeler l'envers d'un triomphe. Qu'est-ce qu'un triomphe qui signifie réseau touffu d'obligations nouvelles ? Absence de biens, loisir, liberté ! oh, pourquoi le monde moderne fait-il de votre réunion le plus inaccessible idéal ?

Le trait que Miss Barney laisse apercevoir d'elle-même est une certaine forme de l'esprit d'aventures qui est à la fois dilettantisme et activité. Flirter avec toutes les idées, se prêter à toutes sans devenir leur prisonnière, passer à travers toutes choses sans se fixer, se considérer à tout instant comme déliée de son passé et de soi-même, laisser toujours grand ouvert devant soi le royaume de Fantaisie, s'arrêter curieusement devant des esprits choisis, respirer leur parfum, chercher leur secret et partir à nouveau... tel me semble l'idéal de l'Amazone... Miss Barney nous laisse soupçonner à la fin de son livre qu'entre nos doigts de lecteurs restera son image. A cela, je réponds résolument : Non. J'ai trop aimé Remy de Gourmont pour ne pas avoir cherché tenacement l'Amazone dans son livre. J'ai vu trembler bien des images dans de multiples miroirs, — mais la phrase, le mot même qui dit le fond d'un être, je ne l'ai pas trouvé. Je ne sais rien de l'Amazone après la lecture de son livre... non, vraiment rien.