John Cowper Powys est un écrivain anglais de première magnitude. Presque toute son œuvre a été traduite et publiée en France, mais il n'a pas encore la renommée qui devrait être la sienne. Il passa trente ans aux Etats-Unis comme conférencier itinérant, et son génie pour personnifier les auteurs dont il parlait et les rendre vivants fut tel qu'il attirait les foules partout où il allait. Sa culture est très vaste et va des écrivains de l'antiquité, Homère en premier, jusqu'aux plus modernes tels Conrad ou Walt Whitman. Il avait une très haute idée de la culture, de la littérature, non seulement anglo-américaine, mais également européenne. Il connaissait fort bien la littérature française et écrivit un livre remarquable sur Rabelais, mais son admiration pour nos écrivains allait aussi bien à Montaigne et Voltaire qu'à Rousseau ou Proust. Pour ce qui est de Remy de Gourmont, il l'a lu en profondeur et l'admirait tout particulièrement au point de souvent citer son nom.

1. Suspended Judgments, 1916 (traduction inédite de Jacqueline Peltier) :

La mort de Remy de Gourmont est une des plus grandes pertes que la littérature européenne ait eu à subir depuis celle d'Oscar Wilde. Un critique absolu est aussi rare qu'un artiste absolu, et le génie critique de Gourmont équivalait à un miracle de clairvoyance.

Il écrivit sur tout — depuis les subtilités étymologiques de la langue française jusqu'aux chastes répugnances des taupes femelles. Il toucha à tout et il ne toucha à rien qu'il n'ait embelli.

[...] l'essence du génie de Gourmont se trouve dans une curiosité insatiable que la fermeture totale de toute perspective du savoir par la découverte finale, autoritaire, de la vérité ne ferait que paralyser et pétrifier. Sa quête de la vérité n'inclut aucunement l'espoir ni même un désir particulier de la trouver. La vérité, une fois trouvée, serait une vérité altérée. Il la cherche uniquement par amour de la quête.

[...] L'attitude philosophique de Remy de Gourmont est pleine d'intérêt et de sens pour ceux qui examinent en profondeur les mouvements de la pensée européenne. Rejoignant dans une certaine mesure Bergson et William James dans leur hostilité pour la vérité finale ou « statique », les œuvres de Gourmont, prises dans leur ensemble, forment un contrepoint des plus salutaires, des plus valables, aux implications plébéiennes et vulgaires du mysticisme moderne. Cette méthode dangereuse et pernicieuse qui consiste à apprécier la vérité des choses selon ce que James appelle quelque part leur valeur « monneyable » reçoit une volée de coups assénée par son intelligence rapide et ironique.

[...] Le point de vue de Remy de Gourmont est entièrement et résolument classique dans le sens ancien de ce mot suggestif, et en plein accord avec les grandes traditions françaises de Rabelais, Voltaire, Stendhal, Renan et Anatole France.

[...] Il suffit de lire quelques pages de Remy de Gourmont pour sentir que l'on est entré de nouveau dans l'atmosphère ample, spacieuse, libre, irresponsable, païenne des grands écrivains de l'antiquité. Le temps écoulé depuis ces âges classiques, les changements superficiels des mœurs et des discours humains, semblent abolis, semblent réduits à quelque chose sans importance. Il n'y a rien ici de cette modernité de ton contrainte, de ce désir empressé d'être original et de plaire, qui gâche le charme de nombre d'écrivains vigoureux de notre époque. C'est comme si quelque plaisant compagnon de Platon — quelque Athénien sage et d'humeur gaie appartenant au cercle d'Agathon, de Phèdre ou de Charmide — était sorti de sa tombe près des mers bleues d'Ionie pour s'entretenir avec nous sous les tilleuls et les marronniers du jardin du Luxembourg des ironies éternelles de la nature et de la vie de l'homme. C'est comme si quelque ami philosophe de Catulle ou de Properce était revenu de longues vacances dans les oliveraies de Sirmione pour promener ses yeux clairs emplis d'une curiosité amusée le long des quais de la Seine ou parmi les bouquinistes de l'Odéon.

[...] Avec Une Nuit au Luxembourg Remy de Gourmont a écrit une immortelle romance philosophique. Il a aussi écrit des poèmes exquis emplis d'un charme voluptueux et ironique ; emplis de cet éloignement de la sordide réalité, qui convient à un esprit solitaire et épicurien, un esprit qui poursuit son propre chemin sur le côté ombreux de toutes ces routes humaines où les vieillards rêvent intensément et où les jeunes filles dansent leurs danses les plus échevelées.

Il a écrit un grand nombre de gracieux et ravissants poèmes en prose — on hésite à les appeler « histoires courtes » — dans lesquels le lecteur est transporté bien loin de la modernité ambiante, dans ce monde délicat et onirique si cher à ceux qui aiment Watteau et Poussin, où les nymphes d'Arcadie s'assemblent, émerveillées et pensives, aux pieds de saints vagabonds, et où les symboles d'orgies dionysiennes se mêlent aux symboles de la rédemption de l'humanité.

Il a écrit des œuvres critiques admirables et sans égales sur presque toutes les figures contemporaines de la littérature française — et sa critique dans bien des cas contient une sagesse et une délicatesse de sentiment qui vont bien au delà de ce que pourrait en comprendre la personne qui l'occupe à ce moment-là. Il a fait tout cela et l'a fait comme personne en Europe n'aurait pu le faire. Mais le meilleur de son œuvre — en mettant à part Une Nuit au Luxembourg — se trouve dans cette longue série d'études psychologiques, Promenades Littéraires, Promenades Philosophiques et Epilogues. Si nous y ajoutons les volumes qui s'appellent La Culture des Idées, Le Chemin de velours et Le Problème du Style, nous avons là un ensemble d'analyses philosophiques et de spéculations dont il serait impossible de surestimer la valeur, dans les conditions présentes de la pensée européenne.

Ce qui nous est offert dans ces essais éclairants n'est rien d'autre qu'une masse inestimable de suggestions d'interprétation, traitant de tous les sujets sous le soleil et projetant de la lumière sur les problèmes et les nuances du mystère humain.

Le génie de Remy de Gourmont est d'essence aristocratique. Il possède la réserve de l'aristocrate ; le mépris aristocrate pour le jugement du troupeau commun ; la superbe indifférente à l'opinion publique. Ecrivant aisément, de façon civilisée, et plausible sur tous les aspects de la vie humaine, il perpétue la grande tradition littéraire de ce qui a été admirablement et à juste titre nommé l'humanisme du « Renouveau des Lettres ».




2. One Hundred Best Books, 1922 (traduction inédite de Jacqueline Peltier)

Dans son One Hundred Best Books, John Cowper Powys inclut naturellement Remy de Gourmont dans une liste choisie avec soin, qui va des Psaumes de David, Homère, Dante, Rabelais, Charles Dickens jusqu'à Lewis Carroll ou une anthologie des Poèmes Anglais publiée par les presses d'Oxford. Il a choisi Une Nuit au Luxembourg (traduit par Arthur Ransome et publié par Luce, Boston) :

La mort de Remy de Gourmont se doit d'être regrettée par tous ceux qui aiment la rareté dans le domaine de l'art et une personnalité retirée. En tant que poète sa Litanie de la Rose a ce charme étrange, ambigu, sinistre et séduisant, dont la pleine appréciation est une initiation pour tous « les jardins clos » du monde.

Il est un grand critique — peut-être le plus grand depuis Walter Pater — et en tant que philosophe son plaidoyer constant et franc d'un hédonisme noble et dénué de honte a permis de nettoyer l'air dans les traces des coups de foudre nietzschéens.

Il se peut que l'audace qu'il montre lorsqu'il place une description des principes mêmes de l'hédonisme épicurien, marqués de sérénité proprement spinoziste, dans la bouche de notre Seigneur, tandis qu'Il se promène à travers le Luxembourg, puisse choquer certaines gentes âmes, mais la délicatesse dorienne de ce qui pourrait être considéré comme blasphématoire, enlève à cette charmante Idylle toute profanité grossière ou simplement populaire. C'est un livre pour ceux qui ont traversé plus d'une renaissance intellectuelle. Tel L'Ane d'or d'Apulée il y a là une justification philosophique à son audace mythologique.


[page réalisée par Jacqueline Peltier]

A consulter : Site Powys