Notice

1° Edition originale :

Publié en tête du numéro d'avril 1891 du Mercure de France, ce texte ne fut jamais repris en volume par Remy de Gourmont. Le 28 avril, Remy de Gourmont, attaché à la Bibliothèque nationale (Service du Catalogue) depuis le 7 novembre 1881, recevait sa révocation : « L'Administrateur général a le regret d'informer M. de Gourmont qu'il lui serait impossible de soumettre à l'approbation ministérielle des états sur lesquels figurerait la signature de l'auteur d'un article inséré dans le dernier cahier du Mercure de France. M. de Gourmont est invité à restituer sans délai les volumes qu'il peut avoir empruntés à la Bibliothèque nationale. » Il arrivera par la suite que Remy de Gourmont fasse allusion à cette affaire, comme dans « La Vogue », une de ses Promenades littéraires ou dans Pendant l'orage :

En 1890, au cours d'une polémique très vive entre moi et Henry Fouquier, journaliste abondant et redoutable, j'avais évoqué, à l'appui d'idées particulières, le nom de Jules Laforgue. « Jules Lafargue*, que j'ignore », avait répondu cet homme un peu trop fier de son ignorance, mais qui m'en écrasa. Cela fit rire quelques-uns à mes dépens ; cela en fit rire quelques autres aux dépens de mon heureux adversaire, heureux puisqu'il réussit à me faire révoquer, ce qui arrive rarement aux apprentis bibliothécaires, et c'est ce que j'étais (Promenades littéraires, 4e série).

* Note des Amateurs : c'est « Jules Leforgue » qu'on lit dans l'article.

ALSACE-LORRAINE

8 décembre 1914

Nos armées ont repris sérieusement pied en Alsace, mais soit directement, soit comme conséquence de l'ensemble des opérations, il semble bien maintenant que cette province et sa voisine redeviendront françaises. Ce serait pour nous le seul résultat de la campagne, qu'il serait encore considérable. C'est donc le moment de revenir un peu sur les espoirs de reconquête, qui au cours de ces quarante dernières années avaient fini par sembler tellement chimériques que l'on en parlait le moins possible. Le feu sacré était toutefois entretenu par Déroulède qui mourut l'an passé non seulement en y pensant toujours, mais en en parlant toujours. Même, à un moment, sa Ligue des Patriotes avait pu paraître dangereuse pour la paix. Elle était surtout exaspérante pour ceux qui avaient pris leur parti d'un état de choses de fait qu'ils ne voyaient pas la possibilité de changer à notre profit. Je fus de ceux-là, et j'ai à me reprocher un article où je malmenais, non l'idée de patrie, mais le groupement bruyant qui s'en servait mal à propos et, me semblait-il, indiscrètement. C'était une erreur, et je m'aperçois maintenant que cette « Ligue indiscrète » n'a pas été sans influence sur le magnifique mouvement de patriotisme qui a fait se lever jusqu'aux socialistes et pacifistes français, jusqu'aux anarchistes français, dans un mouvement de défense qui portera ses fruits. Les idées sont modelées par les événements, qui sont nos maîtres. Celles qui sont possibles dans l'état de paix naturelle deviennent inconvenantes dans l'état de cataclysme. Il est des hommes trop concrets auxquels il faut, plus qu'à d'autres, la leçon de ces événements maîtres. Ils sont les plus sincères (Pendant l'orage).

Recensement des exemplaires  :

n° 252 (50 Coutances) n° 304 (Cercle des Amateurs de R. de G.)

3° Manuscrit :

« Le Joujou Patriotisme », manuscrit autographe, 7 f., B.N.F., département des Manuscrits.

4° Autres éditions :

Le Joujou Patriotisme et documents annexes, avec un frontispice gravé sur cuivre par J.-E. Laboureur. — Paris, Aux Editions de la Belle Page, 1927 (acheté à la librairie Outrepart de Bécherel).

« Publié par les Éditions de la Belle Page pour les souscripteurs de leur « Collection première », cet ouvrage a été tiré à 340 exemplaires :

Vingt sur Japon des Manufactures impériales, numérotés de 1 à 20 ;

Vingt sur vergé de Hollande Van Gelder Zonen, numérotés de 21 à 40 ;

Trois cents sur vélin teinté des papeteries d'Arches, numérotés de 41 à 340.

Il a été tiré en outre trente exemplaires de présent, à savoir :

Quatre sur Japon impérial, numérotés de I à IV ;

Cinq sur vergé de Hollande, numérotés de V à IX ; Vingt et un sur Arches, numérotés de X à XXX. »
TABLE


DEUX NOTES DE L'ÉDITEUR.

LE JOUJOU PATRIOTISME.

COMMENTAIRES

LA RÉVOCATION.

LETTRE A L'ÉCHO DE PARIS.

« LES FUSILLÉS DE MALINES ».

FABLE.

Le Joujou Patriotisme et documents annexes, suivi de la Fête nationale. — Introduction et notes de Jean-Pierre Rioux — Paris, coll. « Libertés » n° 53, J.-J. Pauvert éditeur, 1967. — Cette édition reprend le dossier de l'édition précédente, « la Fête nationale » ayant remplacé « Fable » (acheté chez Pascal Corseaux, Quai Voltaire, boîte n°13).

Pendant l'orage suivi de Le Joujou Patriotisme, coll. « L'Ancien et le Nouveau », Armand Colin, 1992.

Le Crapouillot, nouvelle série, juin-juillet 1983.

Philippe Forest, « Qu'est-ce qu'une Nation ? », texte intégral de E. Renan ; Littérature et identité nationale de 1871 à 1914 (textes de Barrès, Daudet, R. de Gourmont, Céline). — Paris, « Littérature vivante », Pierre Bordas et fils, s.d. — Outre une intéressante présentation du Joujou Patriotisme, le texte et une réponse de Remy de Gourmont à une enquête du Mercure de France d'avril 1895 sur la nécessité ou non de « relations intellectuelles et sociales entre la France et l'Allemagne », ce volume contient un questionnaire sur le Joujou Patriotisme  :

Gourmont : Un écrivain contre le patriotisme. QUESTIONS


1. De manière à mettre en évidence les arguments avancés par Gourmont, résumez en 250 mots environ Le joujou patriotisme tout en adoptant le style le plus neutre qui soit.

2. Quelles sont les critiques essentielles que Gourmont adresse aux patriotes ?

3. Montrez à partir d'un ou deux exemples comment Gourmont tourne en dérision certains des clichés de la littérature patriotique.

4. Comment Gourmont décrit-il Déroulède ?

5. En quoi l'allusion à Barrès est-elle polémique ?

6. Pourquoi Gourmont détaille-t-il le menu des « deux petites sœurs esclaves » ?

7. A quoi Gourmont fait-il allusion lorsqu'il parle de « nouvelle captivité de Babylone » ?

8. Que pensez-vous de la définition que Gourmont propose des caractères nationaux français et allemand ?
TABLE DES MATIÈRES

Comment peut-on être français ?

1 Nations et nationalismes au XIXe siècle : quelques repères.

2 Renan : « Qu'est-ce qu'une Nation ? » (texte intégral).
Texte 1 : Qu'est-ce qu'une Nation ?

3 Barrès : la Terre et les Morts.
Texte 2 : « Le 2 novembre en Lorraine ».
Texte 3 : Extrait de Les Amitiés françaises.

4 Alphonse Daudet : l'écrivain et le porte-drapeau.
Texte 4 : « La dernière classe ».
Texte 5 : « Le nouveau maître ».

5 Remy de Gourmont: un écrivain contre le patriotisme.

Texte 6 : « Le joujou patriotisme » (texte intégral).
Texte 7: Réponses à l'enquête du Mercure de France de R. de Gourmont, L. Tailhade, M. Maeterlinck et F. Viélé-Griffin.

6 Céline : en route vers la « croisade apocalyptique  »
Texte 8 : Extrait de Voyage au bout de la nuit.

7 Documentation et prolongements.

8 Éléments pour l'exploitation pédagogique des textes.

Le Joujou Patriotisme et autres textes, couverture de Camille Fuger et postface de Thierry Gillybœuf, Editions Mille et une nuits, octobre 2001.


Echos

Chimère annonce la publication prochaine d'un livre de poésies de son secrétaire de rédaction, M. Pierre Dévoluy. Elle ajoute : « La préface sera la contre-partie, paraît-il, de l'article : Le Joujou Patriotisme, paru dans le Mercure et signé de Remy de Gourmont» (« Journaux et revues », Mercure de France, février 1892).

La France Sociale et Politique, année 1891, par A. HAMON (Savine). — On trouvera résumés là, mais résumés avec détail et avec exactitude, tous les événements de l'an 1891. C’est complet au possible, et l'épithète « sociale » permet à l'auteur de nous parler absolument de tout ; même d'un procès, même d'un scandale : rien de ce qui touche aux mœurs ne lui échappe.

Des tableaux, des tables, des index ajoutent à la valeur de ce répertoire de près de 800 pages. Personnellement, nous savons gré à M. Hamon d'avoir raconté avec véracité et sans rien omettre d'essentiel l’épisode du Joujou Patriotisme. Cela nous donne une très bonne opinion du reste du volume, car ce genre de vérification est généralement désastreux pour les annalistes : les faits dont on est sûr sont toujours rapportés de travers, — et cela ne laisse pas que de mettre en défiance. Si M. Zola avait eu de tels recueils pour l'histoire de son insupportable famille, que de gaffes évitées ! — R. G. (« Les livres », Mercure de France, novembre 1893, p. 279-280).

Il ne s'est passé que sept ou huit ans entre la semaine où, pour mon attitude mal patriotique, j'étais dénoncé, injurié, menacé par les plus célèbres dreyfusistes d'aujourd'hui et la matinée où l'empereur Guillaume est monté à bord de la frégate française l'Iphigénie. Mon crime d'alors n'était pas réellement l'anti-patriotisme ; je n'éprouvai jamais ce sentiment bas et stupide dont rougirait même un socialiste intelligent ; je dénonçais seulement l'idée honteuse de revanche et, jugeant à ma manière, alors unique, j'estimais très utile à la France un rapprochement avec l'Allemagne. Opéré plus tôt, ce rapprochement qui serait maintenant devenu alliance, peut-être, nous eût épargné plusieurs ridicules et plusieurs humiliations. Le patriotisme agressif et borné des Déroulède et des Coppée n'aurait pu naître ou serait mort et les excès des amants de l'armée n'aurait pas engendré les excès contraires, tout aussi, répugnants et peut-être encore plus bêtes. Selon l'état actuel de l'Europe et du monde, une armée est nécessaire dans un grand pays comme une brigade de gendarmerie dans un canton ; les gens qui ne sentent pas cela sont évidemment nés en dehors des frontières de l'intelligence ; ceux qui le sentent et qui passent outre sont mus par des motifs qu'il serait sans doute indiscret d'approfondir : (« L'Iphigénie et la paix », Épilogues, 2e série, Mercure de France, 1904)

Après 1871 et pendant plus de vingt ans, un patriotisme larmoyant nous signala le traité de Francfort comme un abus de la force. Pendant vingt ans, jusqu'à ce que des polémiques parties d'ici même eussent fait baisser le ton de cet orchestre, on nous signala comme l'aveu d'un monstrueux cynisme le mot de Bismarck : « La force prime le droit. » Bismarck, médiocre phraseur, disait mal sa pensée. La force ne prime pas le droit ; la force crée le droit, ce qui est bien différent et ramène à l'unité deux idées qu'on avait maladroitement séparées. (« Boéromanie », Épilogues, 2e série, Mercure de France, 1904)

30 avril [1891]. Schwob me raconte que Remy de Gourmont est venu pleurer dans le sein de Mendès. Son article sur le patriotisme l'avait fait mettre à la porte de la Bibliothèque nationale, et il avait ses poches pleines de choses à reproduire dans le Supplément de l'Echo de Paris (Jules Renard, Journal).

La calme jeunesse de Remy de Gourmont avait eu une rude tourmente, déchaînée par lui-même innocemment. A peine né, le Mercure insérait de lui un article, le Joujou Patriotisme, pour intimer aux saltimbanques d'un chauvinisme incontinent de reprendre une fois pour toutes l'Alsace et la Lorraine, ou de les laisser, mais enfin de se taire sans exciter, inutilement sinon pour leur ambition, la fibre délicate au risque de provoquer des ripostes et la guerre. Dans cet article, aucun étalage, aucune forfanterie d'anarchisme ni d'antimilitarisme. Rien. Une lassitude un peu énervée des discours fanfarons répétés par une nuée d'agitateurs sournois ou impulsifs. Rien au delà d'un conseil de modération et de raisonnable abstention. Mais les journaux s'ameutèrent, un chroniqueur d'alors — le même qui peu auparavant se vantait de ne connaître pas Leforgue, qu'il insultait — somma le Gouvernement de châtier un fonctionnaire coupable d'une telle manifestation contre l'idée de Patrie. Et Gourmont, stagiaire à la Bibliothèque nationale, fut révoqué. (A. Fontainas)

Lundi 20 Mars [1911]. — Van Bever m'a raconté aujourd'hui ceci, avec grande recommandation de le garder pour moi. Il le tient de Gabriel Faure. Gabriel Faure était, dans le dernier Ministère (Ministère Briand), le chef de cabinet de son oncle, Maurice Faure, Ministre de l'Instruction publique. Il a voulu profiter de sa situation pour faire décorer Gourmont, qu'il admire beaucoup, tant l'homme que l'écrivain. Pas moyen. « Y pensez-vous ? Un homme qui s'est fait renvoyer de la Bibliothèque Nationale pour avoir écrit cet article : Le Joujou Patriotisme ! Un homme qui a écrit un pareil article ! » C'est toute la réponse qu'il a obtenue des gens qui disposent du oui et du non en matière de décorations. On a bien raison de dire qu'il n'y a pas que le talent qui compte (Paul Léautaud, Journal littéraire).

Il est bien dommage qu'il ait faibli au début de la guerre. Il aurait pu être du petit nombre de ceux qui, jugeant les événements sous leur vrai jour, se refusaient en silence à être dupes. Il tomba au contraire dans l'illusion et la crédulité. Comme chaque année à cette époque, il était en vacances à Coutances. Dans une lettre qu'il écrivit au directeur du Mercure, parlant de la guerre, impressionné sans doute par la rhétorique civique à laquelle elle donnait lieu, il eut cette niaiserie : « C'est tout de même beau, la solidarité  ». Rentré à Paris, il renia publiquement Le Joujou Patriotisme, un petit pamphlet qu'il avait écrit dans sa jeunesse et qui n'avait pourtant jamais mieux été de circonstance. Il écrivait au journal La France. On a réuni ces articles dans un petit livre posthume, Pendant l'Orage. (Léautaud)

[...] un lecteur [...] me félicite d'avoir rappelé la pauvre attitude de Gourmont devant la guerre, me rappelant son reniement du Joujou patriotisme. (Léautaud)

Il y a deux écrits qui étaient merveilleusement de circonstance à la déclaration de guerre et pendant toute la durée de celle-ci. C'est le Joujou Patriotisme de Remy de Gourmont et c'est Ubu-Roi d'Alfred Jarry. C'est sans doute pour cette raison que l'auteur du premier l'a si bien renié, aux applaudissements des patriotes d'antichambres, et que l'éditeur du second, alors qu'il, était épuisé et introuvable en librairie, s'est soigneusement abstenu de le rééditer (Maurice Boissard).

Mercredi 12 Juin [1929]. — Ce matin, visite de deux jeunes anarchistes, l'un de 20 ans, assez joli garçon et élégant, et déjà venu il y a quelques années pour copier Le Joujou Patriotisme de Gourmont qui n'existait encore que dans le Mercure (Léautaud).

La censure s'était-elle sentie piquée ? Toujours est-il qu'elle interdit la suite des représentations de la Cage.

« Voyons, père Sarcey, lui reprocha l'un de mes confrères, vous avez été collégien et même professeur, vous devriez savoir de quelle façon on traite dans les classes celui qui cafarde. Ce n'est pas très brillant ce que vous avez fait là... Jadis Fouquier cafarda lui aussi. Ce pauvre Rémy de Gourmont qui était employé à la Bibliothèque Nationale, avait eu le tort d'écrire un article maladroitement paradoxal sur l'Alsace-Lorraine et la Revanche. Fouquier le dénonça dans un premier Paris du Figaro au ministre de l'Instruction publique, et lui fit ôter son gagne-pain. » (Lucien Descaves).


M. Fournier se classe parmi les cosmopolites de l'espèce de M. Remy de Gourmont, qui ne veut pas donner le petit doigt de sa main gauche pour la reprise de l'Alsace parce qu'il lui sert à secouer la cendre de sa cigarette (Maurras).

Nestor (Henry Fouquier), « Le Dilettantisme », L'Echo de Paris, jeudi 26 mars 1891, p. 1 & Cahier de l'Herne, Gourmont, 2003, p. 86-88
Edmond Lepelletier, « La vieille guitare », Paris, 27 rnars 1891, p. 1-2 & Cahier de l'Herne, Gourmont, 2003, p. 88-89
Junior, « Jeunes et patriotisme », La Cocarde, samedi 28 rnars 1891, p. 2 & Cahier de l'Herne, Gourmont, 2003, p. 90
« Les antipatriotes », L'Eclair, samedi 28 rnars 1891, p. 1 & Cahier de l'Herne, Gourmont, 2003, p. 90-92
Camille de Sainte-Croix, « La L. d. AntiP. Un article de Revue », La Bataille, dimanche 29 rnars 1891, p. 1 & Cahier de l'Herne, Gourmont, 2003, p. 93-94
Alfred Vallette, « Malveillance », Mercure de France, n°17, mai 1891, p. 261-268 & Cahier de l'Herne, Gourmont, 2003, pp. 98-102
Octave Mirbeau, « Les Beautés du patriotisme », Le Figaro, 18 mai 1891
Nestor (Henry Fouquier), « Un mot d'explication », L'Echo de Paris, 18 juin 1891
Remy de Gourmont, Lettre à l'Echo de Paris ,18 juin 1891 ; « Fêtes humaines », Dialogues des Amateurs sur les choses du temps, Mercure de France, 1907 ; « Nouvelle suite d'épilogues (1895-1904). Politique étrangère : la veuve inconsolable », Promenades littéraires, 7e série, Mercure de France, 1927
Ernest Mallebay, « Chronique algérienne : Un réveil du patriotisme », Annales africaines, n° 10, 7 mars 1913, p. 113-114
Henri Massis & Alfred de Tarde [Agathon], Les Jeunes Gens d'aujourd'hui [1913], présenté par Jean-Jacques Becker, « Acteurs de l'Histoire », Imprimerie Nationale Editions, 1995, p. 70-71
Marcel Lebarbier, « Libre esprit et poésie. Les fêtes de Gourmont à Coutances », L'Humanité, 1er octobre 1922
Gabriel Brunet, « Le Joujou Patriotisme », Mercure de France, 1er novembre 1928
Robert Poulet, « Les Livres et le Vie : Actualité de Gourmont », Rivarol, 1er juin 1967
Paul Sérant, « Gourmont, le non-conformiste », L'Aventure spirituelle des Normands, Robert Laffont, p. 203-205
Jean-Pierre Rioux, « Frissons fin de siècle. 4. Le joujou patriotisme », Le Monde, 20 juillet 1990
Michel Bruguière, « Le Joujou Patriotisme », L'Orne littéraire, n°12, s.d.
Thierry Gillybœuf, « Dissociation d'idées », Le Joujou patriotisme, Editions Mille et une nuits, 2001
Dominique Noguez, Comment rater complètement sa vie en onze leçons, Manuels Payot, 2002, p. 151-152
Francesco Viriat, « L'affaire du Joujou patriotisme, nouveaux éléments », Cahier de l'Herne, mars 2003, p. 81-115

Jean Préposiet, « Antipatriotisme et antimilitarisme », Histoire de l'anarchisme, éd. revue et augmentée, Tallandier, 2005, p. 325-327

A consulter : lettre de Remy de Gourmont à Georges Maurevert


Texte

Un de ces tomes cartonnés, niaisement abjects, que d'universitaires ou d'ecclésiastiques matassins produisent sans relâche pour la falsification des juvéniles cervelles ; on l'entrouvre et cette image surgit : un vieux militaire, le poitrail illustré de la devanture en toc d'une bijouterie de faubourg, gémit accablé dans son fauteuil, et un gamin, signalant d'un air entendu, avec le bâtonnet de son cerceau, les symboliques oreilles de tatou qui fleurissent la coiffe d'une nourrice alsacienne appendue au mur : « Pleure pas, grand-père, nous la reprendrons ! »

Immédiatement, on pense à cet enfant monté en graine, plus hautement pédonculé que ces choux de Jersey dont on fait des cannes, — à M. Paul Déroulède. Lui aussi fait rouler, mais avec fracas et en tapant dessus avec un vieux sabre ébréché, le cerceau avarié du patriotisme, et se penchant vers la France, qui n'est pas sourde, lui hurle dans le tympan : « Pleure pas, grand'mère, on te la rendra, ta symbolique nounou ! »

Moins gnan-gnan que le vétuste et lacrymatoire retraité, la matrone impatientée finit par répondre : « J'aimerais assez qu'on me confiât d'autres secrets. »

Nous aussi : le désir de renouer à la chaîne départementale les deux anneaux rouillés qu'un heurt un peu violent en a détachés ne nous hante pas jour et nuit. Nous avons d'autres pensées plus urgentes; nous avons autre chose à faire. Personnellement, je ne donnerais pas, en échange de ces terres oubliées, ni le petit doigt de ma main droite : il me sert à soutenir ma main, quand j'écris ; ni le petit doigt de ma main gauche : il me sert à secouer la cendre de ma cigarette.

Inutile, à ce propos, de me traiter de mauvais Français ou même de Prussien ; cela ne me toucherait pas : Kant était Prussien et Heine aussi ; puis je vous demanderais, par curiosité pure, ce que vous donneriez de vos précieuses peaux pour joindre à la France la Wallonie belge ou la vallée de Lausanne, — pays, ce me semble, un peu plus français de langue et de race que les bords du Rhin ? Personne n'aboie contre les Anglais, qui détiennent les îles normandes, et le lointain, mais clairement francais, Canada, province d'outre-mer, mais aussi nettement province de France que les Charentes ou la Picardie.

Au fait, ces coins de terre d'au-delà les Vosges, sont-ils donc devenus si malheureux ? Les aurait-on, par hasard, fait changer de langue, de mœurs, de plaisirs ? Ont-ils subi un service militaire plus long ou plus dur, une administration plus pointilleuse, des fonctionnaires plus rogues, des maîtres d'écoles plus pédants et plus fats, des embêtements de conscience plus notoires, des impôts plus lourds, un gouvernement moins digne, moins sympathique, moins probe ?

Il me paraît qu'elle a duré assez longtemps la plaisanterie des deux petites sœurs esclaves, agenouillées dans leurs crêpes au pied d'un poteau de frontière, pleurant comme des génisses, au lieu d'aller traire leurs vaches. Soyez sûr qu'avant comme après, elles mangent leurs rôtis à la gelée de groseilles, grignotent leurs dretzels salés et lampent leurs amples moss. N'en doutez point, elles font l'amour et elles font des enfants. Cette nouvelle captivité de Babylone me laisse froid.

La question, du reste, est simple : l'Allemagne a enlevé deux provinces à la France, qui elle-même les avait antérieurement chipées : vous voulez les reprendre ? Bien. En ce cas, partons pour la frontière. Vous ne bougez pas ? Alors foutez-nous la paix.

Jadis, en de permanentes guerres, avec de vraies armées, c'est-à-dire composées de soldats de métier et de carrière, on se trouvait vainqueur sans vanité, vaincu sans rancune. La défaite n'avait pas cette conséquence : une nation pleurnichant et hihihant pendant vingt ans, telle qu'une éternelle fillette ; oui, comme une fillette qui a laissé tomber sur le bon côté sa tartine de confitures.

Jadis, le lendemain de la paix signée, les sujets des deux pays trafiquaient ensemble sans amertume, franchissaient indifférents les frontières modifiées, et les officiers des deux armées, la veille aux prises, buvaient à la même table, en gens d'esprit. Je verrais sans nul effarouchement des officiers francais trinquer avec des officiers allemands : font-ils pas le même métier, et pourquoi, noble ici, ce métier deviendrait-il, là, infâme ?

Ce désintéressement supérieur, la France l'éprouva, tant qu'elle fut une nation spirituelle et de haute allure. Les Francais d'alors disaient, ayant perdu, délicats et sourieurs : « Messieurs, nous vous revaudrons ça » — puis parlaient d'autre chose. Serions-nous devenus, à cette heure, des brutes rancunières, douées de cervelles éléphantines  ?

Dépurons-nous de ces humeurs ; prenons quelques pilules de dédain qui fassent issir par les voies naturelles ce virus nouveau, dénommé : Patriotisme.

Nouveau, oui, sous la forme épaisse qu'il assume depuis vingt ans, car son vrai nom est vanité : nous sommes la civilisation, les Allemands sont la barbarie...

Oh !

On ne peut, il est vrai, nous dénier une littérature et un art supérieurs à la littérature et à l'art allemands ; mais cet art même et cette littérature, demeurés tout cénaculaires, sont inconnus à nos derviches hurleurs, et de ceux d'entre eux qui les soupçonnent, méprisés : ce qu'on en montre dans les journaux et dans les expositions devrait, au contraire, nous engager vers une certaine modestie. Quelle fierté les patriotes ont-ils jamais tirée des œuvres de, par exemple, Villiers de l'Isle-Adam ? Soupçonnaient-ils son existence, alors que le roi de Bavière l'accueillait et l'aimait ? Ont-ils subventionné Laforgue, qui ne trouva qu'à Berlin la nourriture nécessaire à la fabrication de ses chefs-d'œuvre d'ironie tendre ? Et pour ne citer qu'un seul nom d'artiste, est-ce par les patriotes que sont achetées les lithographies de Redon, dont les admirateurs sont presque tous scandinaves et germains ? Il y a un patriotisme à la portée de tous ceux qui possèdent trois francs cinquante, c'est d'acheter les livres des hommes de talent et de ne pas les laisser mourir de misère.

Laissons donc l'art et la littérature, puisque les productions par lesquelles on nous clame supérieurs sont au contraire de celles qui nous humilieront à jamais dans l'histoire de l'esprit humain, — et parlons du reste.

L'érudition, mais elle est allemande. Les Allemands ont inauguré, et détiennent encore, la philologie romane, et s'il faut chercher des professeurs connaissant mieux l'ancien français que les maîtres de l'École des Chartes, c'est en Allemagne. Qui nous a fait connaître notre littérature dramatique d'avant Corneille ? Des Allemands, et les bonnes éditions de ces poètes sont allemandes.

Qui a connu mieux que nul l'histoire de la Révolution française ? Des Allemands, les Sybel et les Schmidt.

Qui a débrouillé l'histoire grecque et l'histoire romaine, sinon les Mommsen et les Curtius ?

Je ne dis rien de la philosophie, rien de la musique : domaines allemands, — et je me borne à ces indications pour ne point répéter un ancien article de M. Barrès, dont le spirituel antipatriotisme jadis m'avait charmé.

Le vrai, c'est que l'intellect germain et l'intellect français se complètent l'un par l'autre, sont créés, dirait-on, pour se pénétrer, se féconder mutuellement : du cerveau de l'Europe, l'un des peuples est le lobe droit l'autre est le lobe gauche, et rien, en ce cerveau, ne peut fonctionner normalement si l'entente n'est parfaite entre les deux inséparables hémisphères.

Peuples frères, il n'y en a guère qui le soient plus clairement ni mieux faits pour une entière et profonde sympathie, malgré des différences évidentes dans les modalités de la pensée. Ils sont calmes et nous sommes de salpêtre ; ils sont patients et nous sommes nerveux ; ils sont lents et un peu lourds, nous sommes vifs et allègres ; ils sont muets et nous sommes braillards ; ils sont pacifiques et nous avons l'air belliqueux : dernier point où l'entente est extraordinairement facile, car il semble certain qu'ils en ont, de même que nous, assez et, de même que nous, ne souhaitent rien, si ce n'est qu'on les laisse travailler en paix.

Non, nous n'avons nulle haine contre ce peuple ; nous sommes trop bien élevés pour afficher une enfantine rancune, trop au-dessus de la sottise populaire pour même la ressentir : quant à moi, entre les assourdissants jappeurs ligués contre notre quiétude et les placides Allemands, je n'hésite pas, je préfère les Allemands.

Les défiances s'assoupissaient, lorsque M. de Cassagnac s'est mis à trouver mauvais que l'impératrice, cette charmante femme, ait voulu voir Saint-Cloud et Versailles : ce sont cependant d'agréables promenades, et les choisir, une preuve de bon goût, car cette étrangère, n'aurait-elle pas aussi bien pu manifester le désir d'assister aux courses d'Auteuil ?

Dire qu'il ne s'est pas trouvé en cette ville, qui se targue d'esprit et de bravoure, un peintre assez indépendant de l'opinion populaire, assez courageux contre la sottise journalistique pour oser obéir à cet instinct naturel qui domine aujourd'hui ce qu'on dénomme l'école française : l'intérêt de la vente ! Le Patriotisme a été le plus fort, étant la sottise suprême — pourquoi s'étonner ?

Ah ! si Henri Regnault n'avait pas été tué à Buzenval, si ce peintre patrouillait encore ses noirs savoyards, ses roses souillés, ses blancs de panaris, s'il se livrait encore, en de luxueux ateliers, à ce que Huysmans appelle « son vagabondage du dessin et son cabotinage édenté des couleurs » ! Mais les Prussiens l'ont occis. Cela ne fait jamais qu'un artiste médiocre de moins, — et il y en a tant !

Puis, à chacun son métier : le sien était de faire de la peinture, même mauvaise, — comme le métier de Verlaine est à de divines poésies. Le jour, pourtant, viendra peut-être où l'on nous enverra à la frontière : nous irons, sans enthousiasme ; ce sera notre tour de nous faire tuer : nous nous ferons tuer avec un réel déplaisir. « Mourir pour la Patrie » : nous chantons d'autres romances, nous cultivons un autre genre de poésie.

Leur supprimer, à ces « s... b... de marchands de nuages », — il s'agit de nous, selon Baudelaire, — leur couper toute religion, tout idéal et croire qu'ils vont se jeter affamés sur le patriotisme ! Non, c'est trop bête et ils sont trop intelligents.

S'il faut d'un mot dire nettement les choses, eh bien : — Nous ne sommes pas patriotes.


Extrait d'une lettre de Joseph Couraye du Parc, employé de la Bibliothèque nationale, ancien élève du lycée de Coutances et de l'école des Chartes, ami de Remy de Gourmont, qui lui a dédicacé Merlette, en le remerciant de lui avoir fourni la chanson populaire qui figure dans le XVIIIe chapitre (document obligeamment communiqué par Anne Cahierre, petite-nièce de Joseph Couraye du Parc ; tous droits de reproduction réservés ).